Fin octobre et voici déjà qu'apparaissent les vitrines de Noël, les boules scintillantes, les guirlandes dorées, les anges et les Rois mages en verre multicolore, les bougies de toutes formes et les conseils de décoration pour la table… Deux mois à l'avance, rien que ça! Simultanément à ce phénomène, de plus en plus de gens détestent Noël qui est, disent-ils, une fête purement commerciale, ce qui relève du blasphème! Noël marque au contraire la liesse de l'espoir renouvelé pour tous les chrétiens, et pour les innombrables non croyants celle du solstice d'hiver, venue du fond des âges pour marquer de lumière la nuit hivernale la plus longue, la plus profonde. Si une fête a donc du sens, c'est bien celle-ci.

Mais les commerçants, en la prolongeant pendant deux mois pleins, lui donnent effectivement ce caractère mercantile et nous en lassent, jusqu'à la nausée. Cette emphase commerciale est grave à plusieurs titres, particulièrement s'agissant des cérémonies consacrées mais aussi pour tout ce qui concerne les saisons et les produits alimentaires. Il ne reste plus que le vacherin Mont d'Or et la saucisse aux choux dont l'apparition marque encore le début de l'automne…

Grave parce qu'elle accélère le Temps, ce vieil ennemi des humains, toujours gagnant pour finir, il est vrai, mais auquel notre époque donne des armes inespérées. Depuis que nous ne mangeons plus seulement le produit de notre terre mais de toute la Terre, légumes et fruits sont disponibles hors saison et nous manquons de repères. Dès lors qu'il y a superposition de signes contradictoires, les périodes s'embrouillent et deviennent uniformes, jusqu'à obtenir un déroulement linéaire des événements quotidiens. Comme le temps passe vite alors, sans ces ruptures qui permettent de susciter la mémoire.

Grave aussi parce que nous obtenons tout dans l'instant, et que nous ne savons plus la valeur de l'attente de ce qui tarde à venir. Or, dans l'attente, le temps ralentit parfois jusqu'à s'immobiliser (dans le désir amoureux par exemple, ou dans les affres de l'absence), ce qui permet enfin de goûter des heures pleines à craquer d'espoir et de joies idéalisées, qu'il s'agisse d'un fruit exquis dont le souvenir nous fait saliver ou de Noël, moment de retrouvailles et de cadeaux échangés. Voilà pourquoi nous nous plaignons sans cesse de n'avoir pas vu passer la semaine, le mois, l'année, et bientôt notre vie tout entière.

Grave enfin parce que nous sommes privés de la joie de l'instant. Impossible de préparer deux mois à l'avance un arbre de Noël dont la durée de vie sera d'une semaine ou deux, ni de réfléchir à l'infini à des cadeaux qui ne sont pas le sens même de la fête mais un moyen de la marquer, ni de décorer la maison tellement tôt que le soir du Réveillon ressemblera à tous ceux qui lui auront précédé, sans risque de susciter ce sentiment d'overdose qui nous fait détester Noël. C'est ainsi que nous nous privons d'un vrai moment de spiritualité, de partage et de réjouissance. Et notre vieil ennemi le Temps de rire cette nouvelle victoire!

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