Alors que j'interrogeais récemment un jeune homme sur ce qu'il faisait dans la vie, il me répondit avec un grand naturel «je suis artiste». Ainsi ce terme qui était encore récemment une consécration accordée parcimonieusement par la société est devenu un statut dont se parent communément trop de scribouillards, autant de barbouilleurs, sans oublier les bruiteurs de fond et autres auteurs-compositeurs-interprètes.

Au-delà la suffisance du propos, cette façon de s'exprimer traduit une profonde évolution de la condition d'artiste devenue apparemment un état comme un autre, mais pas tout à fait quand même. En effet, nos artistes autoproclamés revendiquent non seulement l'aura du génie bohème et tourmenté, exception sociale devant laquelle les salonnards génuflexionnent à qui mieux mieux, mais aussi cette assistance financière que l'Etat social (dans ce cas, il faut dire mécène) se doit de fournir à tous ses enfants, et particulièrement à ceux-là qui sont le sel de la Terre. Une chanson à la mode il y a quelques années braillait «j'aurais voulu être un artiste pour pouvoir dire pourquoi j'existe et vivre comme un millionnaire». Significatif, non?

C'est au XIXe siècle romantique que la notion de l'artiste solitaire et maudit est apparue. Avant, ils se disaient écrivain, peintre ou compositeur et la plupart se considéraient et vivaient comme des artisans. Ils apprenaient leur métier chez un maître, puis ils travaillaient sur commande et devenaient parfois de véritables patrons. Les ateliers des peintres prenaient souvent de l'envergure et étaient légués aux enfants. On s'y appliquait à découvrir des couleurs plus vraies, des vernis plus résistants, de nouvelles méthodes. De l'art expérimental en somme! On vit même apparaître de véritables dynasties.

On rétorquera qu'il s'agissait sans doute de petits maîtres de rien du tout. Pardon pour la famille Bruegel par exemple, qui œuvra à partir du XVIe siècle jusqu'à la fin du XVIIe. Artistes de père en fils, quelle horreur! Pour parfaire le blasphème, précisons encore qu'ils pratiquaient les productions… en série! Le fameux «Paysage d'hiver avec trappe et oiseaux» fut si fort apprécié de son temps qu'on en répertorie encore aujourd'hui rien moins que 127 exemplaires! Pourtant, les musées se les arrachent parce qu'il s'agit d'œuvres de grands artistes, tous issus de l'entreprise «Bruegel père et fils & Co».

Tout cela pour dire que de simples artisans, au statut social tout à fait banal, gagnaient leur vie en remettant sans cesse l'ouvrage sur le métier. Parfois l'un d'entre eux, touché par la grâce, parvenait à s'exprimer de façon si parfaite qu'il était reconnu de son temps et que son message encore nous bouleverse. A l'inverse, nos artistes-fonctionnaires tendent leur sébile, persuadés que le monde leur doit ce qu'ils sont (peut-être) avant de l'avoir prouvé. Bien que tous «engagés», évidemment, ils répugnent à se classer dans la catégorie des travailleurs manuels qui leur conviendrait pourtant si bien… en attendant mieux!

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.