Quelques jours en Espagne pour souffler un peu et voir comment cela se passe ailleurs. Apparemment, l'économie se porte bien à l'aune des chantiers ouverts dans les grandes villes. Sachant qu'ils envahissent la chaussée de façon anarchique et que les matériaux de construction débordent des trottoirs, on imagine sans peine les problèmes de circulation. Et pourtant, ça roule et l'on entre dans Madrid, trois millions d'habitants, mieux qu'à Genève ou Lausanne. «Vérité en deçà, erreur au-delà», affirmait déjà Montesquieu dans ses Lettres persanes.

Mais, inévitablement, la vieille Espagne pourtant déjà connue vous reprend à la gorge. Il est vrai que des impressions nouvelles naissent à chaque visite. Par exemple, dans la nécropole de l'Escurial où Charles Quint et ses onze successeurs sont inhumés dans une crypte superbe. Mais pour qu'elle le soit, il a fallu qu'en 1617, Philippe III prévoit les niches et les sarcophages de marbre, tous identiques, pour quatre siècles de monarchie espagnole. D'où cette époque puisait-elle son extraordinaire confiance dans l'avenir lui permettant ainsi de construire pour l'éternité? En outre, cet énorme palais de 33 000 m2 de base a été construit en treize ans! Et le visiteur du XXIe siècle de s'interroger sur l'efficacité des technologies de son temps, ce d'autant que tout ce granit tient debout et visiblement pour longtemps, ce qui ne vaut pas pour notre béton.

Et puis, il y a l'incroyable mosquée-cathédrale de Cordoue, où le regard reste incrédule face à la superposition, non, à la cohabitation de l'art musulman et chrétien, la cathédrale étant littéralement construite au cœur des 1013 colonnes de la mosquée… le tout encastré dans le vaste quartier juif. A notre époque où les relations entre les trois religions monothéistes sont si difficiles, ce climat de tolérance vieux de douze siècles ne finit pas de nous étonner. Pourtant, après 400 ans de paix, les musulmans expulsèrent les juifs, avant d'être eux-mêmes boutés dehors par les chrétiens. Depuis, nul n'a retrouvé la recette d'un tel âge d'or, qu'un Espagnol explique ainsi: le pouvoir en place n'était pas discuté, les métiers étaient strictement castés, les communautés vivaient en bonne entente, mais regroupées dans des quartiers clos et toutefois perméables, les mélanges de sang étaient prohibés par chaque religion réciproquement. En un mot, la tolérance était possible grâce à une forme d'apartheid indéfendable dans notre Europe d'aujourd'hui.

Après la féerie des patios de Séville, Grenade où l'équipe nationale espagnole défend ce mercredi soir un match de qualification contre la Bulgarie. Le hall de l'hôtel est bruissant de minettes endimanchées et de jeunes gens quêtant les autographes. Il y a aussi bon nombre de policiers armés jusqu'aux dents pour protéger la «selección». Les officiels, sapés comme des milords, se pavanent avec des airs importants et faussement décontractés. La télévision amplifie l'événement en invitant les fans à crier leur enthousiasme face aux caméras… Tout le sport actuel est là: des idoles valant si cher qu'il

leur faut des gardes du corps, des jeunes fascinés

par trop de médiatisation et un système qui fabrique autour une véritable activité commerciale. Le voyage s'achèvera ainsi, rattrapé par la modernité.

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