Frei a-t-il craché ou n'a-t-il pas craché? A-t-il menti ou non? A-t-il été invité à le faire par sa fédération? Ces questions ont été débattues sous tous les angles depuis une semaine et je serais bien en peine d'y ajouter mon grain de sel n'ayant pas regardé le match, faute inavouable s'il en est, mais que je m'empresse d'admettre avant qu'une caméra cachée me confonde. Les menteurs ont mauvaise presse ces derniers temps…

Dans cette affaire, la vraie question n'est-elle pas de savoir s'il vaut mieux cracher dans le dos de son adversaire comme Alexandre Frei ou cracher à la face de ses amis en crachant le morceau et, accessoirement, en crachant dans la soupe nationale… comme l'a fait la DRS improprement baptisée Idée suisse? Pour ma part, j'ai vite choisi!

Le plus choquant dans cette affaire, c'est la phrase grandiloquente de Urs Leutert, notre journaliste-justicier. «Nous sommes indépendants et notre éthique nous obligeait à faire ça», a-t-il déclaré, deux arguments aussi discutables l'un que l'autre. En effet, cette belle indépendance, si noblement revendiquée, est illusoire. Les médias en général et les télévisions en particulier dépendent étroitement du sport-spectacle qui alimente une part non négligeable de leurs programmes et de leurs audiences. Cette dépendance est d'ailleurs réciproque car le sport ne serait rien sans les énormes redevances versées par les chaînes TV. Face à de tels intérêts croisés, comment reconnaître le monarque du sujet? Si les médias étaient indépendants, et face aux innombrables dérives du sport, aux athlètes trop souvent dopés, aux scènes auxquelles ils assistent, aux confidences qu'ils reçoivent, il y a longtemps qu'ils auraient renoncé à retransmettre, à commenter, à encenser, à déifier, pour ensuite dénoncer, salir et couvrir d'opprobre ceux-là mêmes qui, hier, faisaient la une de leurs émissions et de leurs articles. Non, vraiment, Urs Leutert n'aurait pas dû référer à l'indépendance. D'ailleurs, vous verrez bien que ni l'ASF ni la SSR ne rompront leur contrat de sponsoring et que tout ce petit monde continuera de se tenir par la barbichette comme si de rien n'était.

Quant à l'éthique, de quelle sorte est-elle qui ne s'offusque pas de délation alors que le sujet était clos et que nul n'était lésé? N'est-ce pas au contraire un manque élémentaire de morale que d'abuser ainsi d'un pouvoir discrétionnaire confié légalement dans le seul but d'informer et de divertir, mais aucunement de s'instituer procureur général de la société? Quand on pense à la défense jalouse du secret des sources qu'appliquent les rédactions, même dans des situations pénales graves, on se demande si le crachat de Frei méritait cette dénonciation urbi et orbi?

La vraie preuve d'indépendance, d'éthique et de courage serait de dénoncer le système du sport-spectacle, responsable des comportements répréhensibles des joueurs. Qu'entre les menteurs au petit crachat et les menteurs à grande échelle, les médias préfèrent accuser les premiers, soit, mais au moins qu'ils ne jouent pas la vertu!

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