Il y a une telle unanimité contre la guerre menée par les Etats-Unis en Irak que le mouvement semble être tout d'un bloc. Or rien n'est plus faux que cet amalgame et l'on découvre vite que, mis à part l'hypocrisie évidente qui préside à cette guerre, chacun s'y oppose pour des raisons différentes. Il y a là des antimilitaristes convaincus et des pacifistes à géométrie variable (selon le camp idéologique qui déclare la guerre). Il y a ceux qui veulent qu'on respecte l'ONU et ceux qui n'aiment pas l'ONU. Il y a ceux qui détestent les Arabes autant que les Américains et ceux qui soutiennent la Palestine. Il y a ceux qui aiment faire des tags en cassant des vitrines et ceux qui adorent défiler au printemps en courbant les cours. Il y a surtout, invariablement, ces vieux marxistes révolutionnaires reconvertis dans le syndicalisme qui font de la récupération facile en provoquant des manifestations «spontanées» de jeunes lycéens ou écoliers (bien empruntés, pas un ne crie «Vive Chirac» et «A bas Tony Blair», évidemment!).

Malgré ces divergences, tous postulent préalablement que s'opposer à cette guerre ne veut pas dire soutenir Saddam Hussein, brute sanguinaire, dictateur cruel, véritable fléau des temps modernes à qui l'on souhaite tout le mal possible et même, c'est tout dire, de finir au Tribunal pénal international. Une fois cela posé, ils entrent en matière, c'est-à-dire commencent à casser du Bush! C'est tellement politiquement correct qu'il convient de revenir sur l'histoire récente de nos relations avec l'Irak et le Moyen-Orient.

Parce que, tout dictateur soit-il, Saddam Hussein a semblé très fréquentable aux Américains, aux Anglais, aux Français, aux Italiens et aux Allemands et donc à nous tous jusqu'à peu avant la première guerre du Golfe. Pour tout dire, ces fameuses armes chimiques et bactériologiques dites non conventionnelles et de destruction massive sortent tout droit des usines occidentales et ont donné lieu à des marchés juteux, ce qui explique pourquoi nous les connaissons si bien. Mais pourquoi Saddam était-il si bien vu à l'époque? Pour une raison qui continue à être vraie: dans un environnement intégriste, l'Irak est un régime laïc au contraire de son voisin l'Iran par exemple. Tiens, en parlant d'Iran, n'avons-nous pas à l'époque fait tomber le Shah sous prétexte que ses geôles renfermaient quelques opposants au régime, pour installer ingénument au pouvoir le sombre Khomeyni? Ainsi, en moins de trente ans, l'Occident déstabilise un régime laïc pour installer une dictature islamiste, puis arme un autre Etat laïc pour le combattre avant de désarmer ce dernier au nom de la lutte contre l'islamisme!

Cela finit par faire beaucoup d'erreurs de jugement, beaucoup d'interventions catastrophiques et beaucoup de traîtrises surtout de la part de ces démocraties «avancées» et donneuses de leçons. Il faudrait donc dire et répéter que cette guerre qui prétend détruire le danger terroriste incarné par l'intégrisme islamique s'attaque, contre toute logique, à l'un des rares régimes laïcs de la région, même s'il n'est guère recommandable à nos yeux. Sachant cela, nous comprendrions mieux à quoi nous attendre en retour d'une géopolitique si bien pesée et si cohérente. Nos enfants n'ont pas fini de descendre dans la rue, au mieux pour défiler, au pire pour se battre!

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