Quinze jours au jardin, entre le parfum enivrant des roses anglaises Gertrude Jekyll accrochées au vieux pommier et l’invasion des fraisiers sauvages, ramènent à l’essentiel: cultiver, c’est choisir. Savoir ce que l’on veut, mais accepter aussi d’être partial, injuste et intolérant. Les mains dans la terre, il faut sélectionner, arracher, supprimer. Imposer un ordre.

Passe encore pour la nielle des prés, au charme toxique et qu’on laissera s’égayer loin des cultures, auprès de la haie de fusains. On tolérera l’oxalide des bois sous les troènes et les lamiers ici ou là. Mais le jardinier n’est pas un poète. C’est un homme de création et de conviction. Ce qui n’a pas été pensé pour sa plate-bande n’y a pas sa place.

Alors c’est la lutte, sans cesse recommencée, avec le chiendent, ainsi nommé en raison du goût que les chiens en ont ou de son acharnement à disputer le terrain. On s’échine sur le grand plantain et ses 15 000 graines, on se pique aux orties ou on s’épuise sur le liseron aux étouffantes embrassades. Et sus à l’indécollable gaillet gratteron.

Dans sa très belle et savante «Encyclopédie poétique et raisonnée des herbes*», Denise Le Dantec évoque «la colère et les imprécations de celui qui jardine». Car, nous dit-elle, «la mauvaise herbe suscite une forme de peur, de haine aussi, face à un environnement qui aurait seul droit de cité. Elle est l’aberration, l’exception maudite. Au contraire de l’herbe folle qui entre, fraîche et joyeuse, dans la fête de la nature, la mauvaise herbe partage le sort des exclus».

Mais les mauvaises herbes ne le sont pas par principe. Il n’y a d’ailleurs pas de définition de la mauvaise herbe. Sinon parce que, aux yeux du jardinier, elle entre en compétition avec les cultures, monopolise l’espace, en réduit la lumière ou diffuse autour d’elle, comme la belle épervière, des substances toxiques pour les autres plantes. La mauvaise herbe croît simplement en un lieu interdit pour elle.

Ni méchante de naissance ni parasite par opportunisme, la mauvaise herbe s’oppose à nos désirs d’ordre et d’uniformité. Son obstination nous contraint à nous pencher chaque matin sur les seules vraies raisons de son exclusion.

* «Encyclopédie poétique et raisonnée des herbes», 2000, Denise le Dantec, Editions Bartillat, 820 pages.

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