«Il n'existe pas de mauvais collaborateurs, mais seulement de mauvais chefs.» En citant cet axiome lors d'un symposium, à Saint-Gall le 18 mai dernier, Christoph Blocher ne croyait pas le recevoir en boomerang. Il n'est pas de jour où ne soient pas perceptibles des pleurs et grincements de dents émanant de son département.

Qu'il y ait, parmi ces fonctionnaires mécontents, des ronds-de-cuir dérangés dans leur routine administrative est fort possible. Mais les faits, dénoncés par des personnes hautement crédibles, sont tels qu'un parlementaire socialiste fribourgeois invite la commission de gestion de la Chambre haute à enquêter sur le climat qui régnerait à l'Office des migrations. Cette démarche coïncide avec l'examen de dysfonctionnements supposés au Ministère public. Qu'ils aient été révélés par la Weltwoche, compagne de l'UDC, incite néanmoins à la prudence.

D'être prié de balayer devant sa porte n'a pas empêché le politicien combatif qu'il est resté dans ses fonctions d'oser une pique contre ceux de ses collègues du gouvernement qui connaissent, eux aussi, des ennuis avec leur personnel. Ancien apprenti agricole - comme il aime à le rappeler devant les paysans qu'il flatte d'une main et gifle de l'autre - il oublie qu'il est de bon usage villageois de nettoyer son étable avant de dénoncer la saleté chez les voisins.

Décidément en veine ce 18 mai, l'auteur des lois de fer sur l'asile et sur les étrangers a martelé que «l'une des missions principales d'un Etat de droit consiste à protéger les libertés fondamentales...». En fait, il n'était question que de la garantie constitutionnelle de la propriété privée. Ce n'est pas la sous-estimer que de la situer à l'entresol et non au premier étage des droits de la personne humaine. Le but était d'énoncer les sept piliers de la sagesse néolibérale en matière de rémunération des grands patrons. Une affaire, pour l'orateur, qui ne concerne que le propriétaire ou les actionnaires d'une société. L'Etat, l'opinion publique et les médias n'ont pas à y fourrer leur groin.

La question est, pour lui, d'une simplicité enfantine: ce qui est rare étant cher, il est normal que dénicher le merle blanc capable de diriger avec succès une entreprise soit hors de prix. Telle est la loi du marché. Pas un mot sur les parachutes dorés offerts aux incompétents, pas davantage sur le salaire des employés doués et dévoués et des ouvriers habiles puisque «aucune autre doctrine» que le néolibéralisme «n'a autant contribué au plein-emploi, à la prospérité et à la lutte contre la pauvreté». Devant un tel simplisme, le péquin reste baba, tel ce lecteur sidéré de voir le nom de Wilhelm Röpke utilisé en faveur d'une idéologie que, vivant, l'économiste n'aurait sans doute pas cautionnée de son autorité d'humaniste.

Le monde au sein duquel vit Christoph Blocher récuse foncièrement l'existence de gagne-petit, d'éclopés de la société qui ont besoin du bouclier des lois pour se prémunir contre le mésusage de la liberté.

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