Les médias désormais nous distillent l'information, de la plus anodine à la plus importante, en la répétant durant toute une journée, voire sur plusieurs jours, avec quelques minimes adjonctions ou éclairages complémentaires. Nul dès lors ne peut y échapper s'il n'a décidé auparavant de se couper du monde, le meilleur ermitage moderne étant une maison sans radio, sans télévision et sans journaux.

Ainsi, il nous est donné d'enregistrer presque inconsciemment des milliers d'événements auxquels, sans ce matraquage, nous ne nous serions jamais intéressés. Les flashs horaires de la radio et les trois éditions du téléjournal, sans parler de stations comme France Info par exemple, répètent en abîmes et avec insistance le récit des événements et les commentaires de leurs envoyés spéciaux. Ils en exagèrent la portée, emploient des superlatifs risibles pour peu qu'on ait le temps de prendre un peu de recul: exploit historique pour un record sportif qui sera supplanté d'ici deux ou trois ans; vision d'enfer pour un incendie de ferme qui ne fait pas de victimes, mis à part quelques vaches dont nous savons tous qu'elles n'iront pas en enfer, ni au paradis d'ailleurs; meeting d'athlétisme mythique pour une réunion inconnue il y a cinquante ans, ce qui est bien trop court pour un mythe; réprobation planétaire pour le jugement d'une Cour dont l'audience ne dépasse pas le continent! Au lieu de nous satisfaire, tout cela alimente nos interrogations et rend notre perplexité d'autant plus grande que nous n'en demandons pas tant.

Pour peu qu'on prenne le temps d'y réfléchir, ce qui ne nous est pas donné tous les jours, nous nous sentons démunis face à tous ces événements superposés dont nous aimerions comprendre les liens de cause à effet, mais qu'on nous offre au contraire individuellement, comme s'ils portaient en eux l'entier de leur signification, de leur origine et de leurs conséquences, le tout inscrit dans cette triple unité de temps, de lieu et de circonstances chère aux classiques français. Au théâtre, la règle permet d'aller à l'essentiel, clairement et en deux heures, le temps du spectacle. Pour les médias aujourd'hui, le souci est le même. Chercher à replacer l'événement dans son contexte historique ou géographique, c'est trahir l'unité de lieu ou de temps. Chercher en outre à le rapprocher d'un autre, concordant ou contradictoire, c'est enfreindre l'unité de circonstances. Voilà pourquoi la scène du monde est devenue un plateau de théâtre, une réduction du réel à ce que le lecteur-téléspectateur peut ingurgiter dans un laps de temps donné et sur un support donné.

Bien sûr, me direz-vous, il y a des journaux et des revues de bonne facture, des émissions visant à l'approfondissement de l'information (toujours très tard le soir), des journalistes de talent, des chroniqueurs intelligents. Mais parviennent-ils à détourner à leur profit les regards fixés sur le spectacle passionnant du monde, servi sur assiette jour après jour, fast food de l'information, hamburger garanti frais du jour, une tranche de guerre entre deux tranches de catastrophes! Le tout avec le maximum de morts comme si, le nombre supplantant la qualité, faute d'un grand homme à enterrer il en fallait quelques centaines de quelconques pour faire un scoop.

Voilà pourquoi nous sommes tentés parfois, souvent, de nous soustraire au flot des informations quotidiennes pour cesser d'entasser bêtement un matériau inutilisable, pour retrouver le loisir d'une mise en perspective à mener soi-même, sans l'aide pleine de sollicitude des médias, et pour oser, peut-être, une réflexion nouvelle.

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