Bien sûr, le drame de l'Asie du Sud-Est ternit notre vision du monde en ce début d'année. Bien sûr, les images, les témoignages, les deuils, les larmes ne peuvent laisser indifférents, même les plus endurcis. Bien sûr…

Et pourtant il faut, d'autant plus peut-être, en tirer joie de vivre, espérance et goût de construire. Car, ne l'oublions pas, de tels événements sont toujours survenus. Encore s'agit-il avec le tsunami de Noël de la nature meurtrière et non de la folie des hommes, ce qui nous a évité (presque) l'éternel discours sur les responsabilités et les dédommagements. Le malheur et la désolation bruts, sans exutoire. La mort sans autre coupable que la création même, qui suit son cours, imperturbable, la dérive des continents prolongeant les soulèvements du quaternaire… alors que l'homme n'était pas encore apparu sur terre. Que dire devant cette force aveugle? Que faire sinon tenter de prévenir, de se prémunir? Mais est-il vraiment possible de se prémunir de tout sans cesser, par-là même, de vivre normalement sa vie d'homme? Le dilemme ne date pas d'aujourd'hui.

Les touristes pris au piège, les sauveteurs dépêchés d'Europe, les ONG venues en force, toutes et tous ont été frappés par la résignation, la dignité, la solidarité vraie des populations locales, elles qui pourtant perdaient tout: leur toit, leurs infrastructures de vie, leurs enfants, leur avenir enfin. C'est cette leçon avant tout qu'il nous faudrait méditer en ce début d'année 2005. Trop simple de croire que ces peuples sont autrement bâtis que nous le sommes. Rudimentaire d'imaginer que leur religion les prépare mieux que la nôtre à l'adversité. Trop commode de penser que nous pouvons y parvenir grâce à quelques exercices pratiques de philosophie en kit…

Afin de ne pas tomber dans l'angélisme, il faut rappeler l'impossibilité d'avoir le beurre et l'argent du beurre: la sagesse qu'enseigne la misère quotidienne mais sans la misère quotidienne; l'approche de la mort de ceux qui la côtoient tous les jours mais sans la côtoyer tous les jours; la solidarité de ceux qui savent dépendre, un jour ou l'autre, de celle des autres, mais sans cette dépendance. Nous, Européens, sommes désormais incapables de cela car notre confort extrême nous a conduits à considérer la vie comme une valeur suprême, au point d'en oublier que nous sommes tous mortels. La quasi-disparition de la douleur physique nous fait d'autant plus mal endurer la souffrance morale. Rien ne nous arrive sans qu'une assistance psychologique soit immédiatement en charge de nous aider à supporter. Supporter quoi? Le traumatisme induit par la mort, la nôtre à laquelle nous venons d'échapper ou celle des autres autour de nous, elle que nous devrions au contraire regarder en face pour nous y préparer?

Cette fragilité extrême, alors que nous sommes pourvus de toutes les armes nécessaires pour résister à l'adversité et pour faire face, nous ôte un peu de notre dignité d'homme, celle-là même qui nous a tant impressionnés chez les Asiatiques. D'où peut-être cette générosité empressée, cette compassion évidente dans nos populations, et aussi ce sentiment de honte qui, parfois, transparaissait dans certains témoignages de rescapés.

Si nous en prenions conscience, il se pourrait alors que la force aveugle qui a frappé en Asie ne soit pas totalement vaine.

mh.miauton@bluewin.ch

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