Automnale clarté au ciel politique helvétique, la Suisse a gagné à l'euromilliard. Car, même si l'argent, promis juré, ne passera pas par Bruxelles, l'enjeu était bien l'état des relations avec l'Union européenne. Le oui, quoi que disent maintenant certains de ses partisans, n'était pas acquis. Bien sûr, ce n'est pas un triomphe, mais une nouvelle étape est franchie dans le chemin «montant, sablonneux, malaisé» du bilatéralisme. C'est là l'essentiel.

La majorité de celles et ceux qui ont tout de même voté a bien du mérite. Non seulement l'affaire avait été mal emmanchée par le gouvernement, mais les arguments utilisés en faveur de ce milliard n'étaient pas de nature à mobiliser les gagne-petit. A force d'entendre qu'il y avait, à l'Est, force promesses de gain pour l'industrie suisse, des syndiqués, engagés dans de difficiles négociations salariales, en étaient venus à se demander s'ils seraient, le jour venu, conviés au partage des bénéfices. D'autres, touchés par des délocalisations, craignaient d'être, une fois encore, les dindons de la farce. Un imprévisible avenir dira si ces sceptiques ont eu tort.

Les plus fervents des pro-européens doivent en convenir: le danger principal venait de l'image donnée par une Europe moins attirante que jamais. La jeune femme qui draguait naguère la jeunesse est une quinquagénaire négligée. Elle a souffert des rebuffades française et néerlandaise; les chamailleries matérielles l'absorbent; sa vision baisse et, surtout, sa propension à tenir table ouverte pour des hôtes en trop grand nombre lui a fait prendre un embonpoint qui la handicape. Au point que ceux qui ont été contraints au choix de rester dans l'antichambre acquièrent un mérite qu'ils n'avaient pas escompté. Il n'est qu'à lire certains commentaires pour mesurer à quel point nécessité est devenue loi.

Sur cette baisse d'attractivité s'est greffée, au cours des semaines précédant la votation de ce 26 novembre, une détérioration de la situation intérieure dans deux au moins des Etats concernés par le scrutin fédéral. La Hongrie a été secouée par de vives manifestations après la révélation des mensonges délibérés de son premier ministre. Quant aux jumeaux qui président aux destinées de la Pologne, leur orientation idéologique n'invite guère à la sympathie traditionnellement inspirée par un pays dont l'histoire est un calvaire. Nombre de Polonais sont atterrés par ce qui se passe chez eux. Ils assistent, impuissants, à la résurgence de l'intégrisme religieux et de l'antisémitisme. Faudrait-il se réjouir que ceux des médias boulimiques du fait divers aient fait l'impasse sur ces mauvais vents d'est?

Il appartiendra aux distributeurs de ces millions de veiller qu'ils ne tombent pas aux mains de dirigeants faisant fi des valeurs qui sont la base de la construction européenne. La Suisse serait mal avisée de jouer les institutrices en la matière tant il reste à balayer devant sa porte. Il lui est toutefois loisible de redoubler de discernement.

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