Quelle importance a, pour les Suisses, la réélection du président Georges Bush? Elle en a dans la mesure où l'événement aura des conséquences sur la sécurité du monde, sur l'aggravation ou l'atténuation des menaces terroristes, sur la substance des relations internationales, sur l'évolution, en réaction, de l'organisation politique de l'Europe. La psychologie actuellement majoritaire aux Etats-Unis peut-elle avoir une influence sur la manière de penser en Suisse? A première vue, non. Il y a eu, là-bas, une étonnante conjonction d'éléments. Le besoin de serrer les rangs derrière le président dans une situation ressentie comme une guerre, depuis le 11 septembre 2001. Une réaction conservatrice de l'Amérique profonde: contre l'interruption de grossesse, contre l'homosexualité, pour le droit d'acquérir les armes individuelles les plus effrayantes.

Les Européens ébahis ont appris quel rôle jouaient les chrétiens protestants fondamentalistes, lesquels soutiennent, dans un amalgame politico-religieux, les positions israéliennes les plus dures au Proche- Orient. Tout cela paraît un peu surréaliste; et pourtant, c'est la réalité humaine et politique de la grande superpuissance mondiale. Tout au moins la réalité d'aujourd'hui; car c'est aussi d'outre-Atlantique que sont venus des mouvements d'avant-garde, hippies, écologistes et autres. En somme, dans un sens ou dans l'autre, tout se meut là-bas à une échelle spectaculaire.

Naturellement, le fait majoritaire ne traduit pas toute la réalité des Etats-Unis. Les grandes villes, les côtes n'ont pas été ratissées par la révolution conservatrice. Mais cette Amérique-là, qui avait élu Kennedy il y a plus de quarante ans, a perdu les élections. Alors, ici, toutes choses égales s'entend, on pense à la Suisse. Si l'on y réfléchit bien, toute notre histoire a été marquée par des tensions entre régions urbaines et régions rurales. Certes, il y a longtemps qu'elles n'ont plus provoqué de guerres civiles à connotations religieuses. Mais l'UDC, par exemple, plonge ses racines dans l'affirmation de valeurs propres aux paysans, artisans et bourgeois: c'était entre les deux guerres mondiales que s'est créé le parti du même nom, aujourd'hui l'UDC. Le rejet récent de la révision constitutionnelle sur la naturalisation a vu, certes, une différence entre Suisse romande et Suisse alémanique mais, surtout, entre villes et campagnes. Les villes de Zurich, Berne, Bâle, Lucerne avaient voté oui. D'où vient la méfiance envers l'accord de Schengen/Dublin, passé avec l'Union européenne, sinon de ceux qui voient la sécurité dans la souveraineté plus que dans la collaboration? Et l'opposition s'alimente aussi à l'irritation de certains milieux de tireurs qui n'acceptent pas une révision dans un sens un peu restrictif de la loi sur les armes personnelles.

Le perdant comme le gagnant de l'élection présidentielle américaine ont appelé à l'union; cela après s'être, verbalement, copieusement écharpés durant des semaines. En Suisse, l'institution et la pratique de la démocratie directe donnent un rythme au va-et-vient du sentiment populaire. Cela accuse et prolonge moins les divisions. Et il y a, dans ce contexte, le gouvernement de coalition. Mais le spectacle américain devrait nous inciter à sauvegarder notre culture politique de confrontation sans rupture de dialogue; cela également si le monde devait être encore plus traversé d'inquiétants affrontements.

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