Caucase: suivez Angela Merkel. La chancelière garde la tête froide. «Ne pas couper le fil du dialogue» et «parler clair» préconise-t-elle. Alors que la Grande-Bretagne et la Pologne font de la gonflette et que le président en exercice de l'Union européenne multiplie les gesticulations pour voiler les divergences entre les Vingt-Sept.

Mais, comment dialoguer quand fantasmes et compassion mêlés détournent les mots de leur sens? Affirmer que la riposte russe était disproportionnée, c'est reconnaître une provocation géorgienne. En s'autorisant une bravade en Ossétie du Sud, Mikhaïl Saakachvili a attiré les foudres du Kremlin sur son peuple. L'aide à la reconstruction qu'appelle, à juste titre, la Géorgie meurtrie ne doit pas cacher la réalité. Le malheur des victimes est à la mesure de la témérité de leur chef. Si le dalaï-lama lançait une armée contre la Chine, la grande pitié qu'inspireraient les Tibétains écrasés par la répression n'absoudrait pas l'irréalisme de leur guide spirituel.

La responsabilité originelle de ce cruel épisode admise, le «parler clair» exige la reconnaissance de ses causes profondes. L'Union soviétique une fois dépecée, les dirigeants occidentaux se sont rués sur ses dépouilles caucasiennes. Vendant leurs richesses naturelles et ouvrant des voies d'accès aux théâtres d'opérations militaires au Moyen-Orient, ces Etats passaient du knout au dollar. Vladimir Poutine, héritier d'un pouvoir embrumé par les foucades de Boris Eltsine, ruiné par ses barons pilleurs et embourbé en Tchétchénie, a, dans un premier temps, remis de l'ordre dans l'isba. Puis il a entrepris de stopper le grignotement de ce que le tsar Pierre le Grand appelait «toutes mes Russies». Il n'allait pas rater l'occasion que vient de lui offrir Tbilissi. Que son successeur et lui n'aient pas soigné la forme de leur retour sur la scène internationale n'aurait dû étonner personne. L'Occident en avait été averti. Les participants à une conférence sur la sécurité, à Munich en février 2007, étaient-ils distraits quand Poutine a lancé sa mise en garde? L'extension de l'OTAN à l'Ukraine et à la Géorgie, la poursuite du projet de bouclier antimissile y étaient fustigées comme autant de marques d'hostilité de la part des Etats-Unis et de leurs alliés. Mais il n'y pas plus sourd que l'hôte, pour quatre mois encore, de la Maison-Blanche.

«Parler vrai» ce serait, aussi, convenir que, sans le pétrole et le gaz russes, l'Europe serait économiquement à terre. Ce serait plus efficace d'en prendre conscience que de céder à une panique, insensée à moins qu'elle ne soit intéressée. Voir le cosaque sur le seuil de la porte et tirer la sonnette d'alarme frise l'inconvenance. D'aucuns, en Suisse, ne le craignent pas. Ils peignent le diable sur la muraille. L'armée, en complète capilotade, n'est aucunement menacée, dans l'immédiat et au-delà, par des tanks venus du froid. Sa fragilité, temporaire, n'est que partiellement matérielle. Ce sont les têtes pensantes qui font défaut.

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