Ces jours derniers, un épais manteau neigeux a imposé son hégémonie sur le Forum économique mondial à Davos, retardant l'arrivée des grands de ce monde. Cette revanche des éléments n'était cependant rien à côté de la marche triomphale, quasi-romaine, des responsables américains au Forum. Réforme du système financier mondial? Si peu, et seulement aux conditions américaines. Commerce international? Sous prétexte que les Etats-Unis souffrent d'un déficit extérieur massif (dû pour l'essentiel à la boulimie d'achat de consommateurs américains qui dépensent plus qu'ils ne gagnent), le reste du monde est sommé d'accroître sa propre consommation, sous peine des pires représailles. Produits agricoles? Non seulement les Européens et les Japonais doivent supprimer leurs subventions, mais ils doivent impérativement avaler viande aux hormones et organismes génétiquement modifiés aux conditions dictées par Washington, sans oublier les bananes dont on finirait par croire qu'elles poussent aux Etats-Unis. La croissance? Avec plus de 5% au dernier trimestre de 1998, les Etats-Unis n'ont évidemment de leçon à recevoir de personne. Quant à la géopolitique, personne ne saurait rivaliser avec la superpuissance américaine.

L'impression de toute-puissance était renforcée par la relative discrétion des uns, notamment les Asiatiques rendus modestes par leurs déboires, et la dispersion des autres. Si les Européens étaient nombreux et de bon niveau, leurs messages étaient multiples et sans triomphalisme. Il est au demeurant rassurant que la naissance réussie de l'euro n'ait pas fait perdre la tête à ces heureux parents. Reste que rien, et surtout pas une délégation russe réduite à sa plus simple expression par rapport aux années précédentes, ne venait entraver le déploiement de la force impériale, et souvent impérieuse, d'une République américaine se complaisant dans une autosatisfaction sans limites.

L'histoire des peuples montre que c'est dans ces moments de «hubris» que se produisent les revers de fortune les plus spectaculaires. «La roche Tarpéienne est proche du Capitole», disaient les Romains. L'adage risque de s'appliquer à une Amérique qui confond la spéculation boursière avec une prospérité solide, la désépargne avec une croissance saine. La bulle de Wall Street, gonflée par des Internet stocks aux valorisations insensées, ne cesse d'enfler. Les Américains finissent par oublier que les arbres ne poussent pas jusqu'au ciel. Le réveil sera aussi rude qu'il ne le fut en Asie.

C'est ici que l'autosatisfaction bruyante des Américains à Davos avait quelque chose de surréaliste, car il ne manquait pas de voix autorisées pour exprimer les inquiétudes les plus vives quant à la frénésie qui s'est emparée de Wall Street. La prudence aurait dû conduire les représentants américains à plus de réserve, de crainte de devoir revenir à un prochain sommet de Davos en robe de bure et la tête couverte de cendres. De surcroît, les Etats-Unis courent le danger de se trouver très seuls quand le sort se sera retourné. Certains orateurs asiatiques, dont E. Sakakibara, alias «Monsieur Yen», ont donné un avant-goût de l'ambiance qui régnerait à ce moment-là. Les Etats-Unis auront tout loisir de méditer le proverbe: «On a toujours besoin de plus petit que soi».

Nous n'en tirerons aucune joie, car les problèmes des Etats-Unis seront les problèmes de tous, et ce n'est qu'ensemble que l'on pourra les résoudre.

*Président du Conseil de fondation du Centre de politique de sécurité de Genève.

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