Il est l'exemple même d'un petit paradoxe suisse. Le Thurgovien Hans Leutenegger vit à Genève depuis trente-cinq ans. Mais si vous demandez aux passants dans les rues de Genève qui est Hans Leutenegger, ils vous diront qu'ils ne le connaissent pas. Pourtant à Zurich, Berne ou Bâle, presque tout le monde sait qui est «Hausi». Tout simplement parce que l'histoire de ce personnage a été racontée moult fois dans les médias alémaniques.

Hausi, fils de paysans pauvres, a fait une carrière de rêve. Il a monté une entreprise de travail temporaire à Genève qui marche si bien depuis trois décennies qu'il est devenu riche. Il figure même dans la liste des 300 plus grandes fortunes de Suisse publiée par «Bilanz».

A côté de ses activités professionnelles, Leutenegger a fait les grands titres de la presse sportive (alémanique surtout), lorsqu'il a gagné une médaille d'or aux Jeux olympiques de Sapporo en 1972, comme coéquipier du bob à quatre de Jean Wicki. Son physique de sportif, son éternel bronzage, sa moustache noire et son apparition dans plusieurs films d'action aux côtés de son ami Klaus Kinski lui ont valu le surnom de «Burt Reynolds des Alpes».

Retiré des affaires depuis quelques années, il vit toujours et paye ses impôts à Genève, parce que «Genève m'a tant donné, que je ne pourrais pas m'installer à Monte- Carlo ou à Schwytz». On pourrait en parler encore et encore, sur des pages et des pages, comme l'ont fait la semaine dernière les divers magazines people de Zurich, et même le très chic «Magazin» du «Tages Anzeiger» qui a mis Hausi en couverture et lui a consacré un très long article à l'occasion de son soixantième anniversaire.

Eh bien, pour revenir au paradoxe typiquement suisse: ce type unique dans son genre, aussi original qu'attachant, ce Hausi si connu en Suisse alémanique que nous avons pris l'habitude de l'appeler «Hausi National», cette figure n'est pas si nationale que ça. Bien sûr, il a des relations dans le monde industriel et sportif de Genève, bien sûr on le connaît sur les terrains de golf et au Salon de l'automobile, mais «Hausi national» reste un grand inconnu pour les médias, et par conséquence dans la rue.

Il faut dire qu'il parle encore assez mal le français – après 35 ans passés à Genève! – et il sait que la notoriété qui compte dans ce pays est celle qui part de Zurich. Donc il est régulièrement «monté» sur les bords de la Limmat, toujours au bon moment et au bon endroit, pour être remarqué aux premières lignes, d'abord par la presse people et de boulevard, puis par les médias électroniques, finalement par les chroniqueurs économiques. Sa présence physique à Zurich a payé: Hausi a eu l'année passée les honneurs d'un article très flatteur dans «Bilanz», qui vantait ses mérites d'entrepreneur.

On peut dire sans exagérer que Hausi Leutenegger est aujourd'hui l'entrepreneur genevois le plus connu à Zurich. Et que les Genevois ne savent toujours pas qu'ils comptent dans leurs rangs l'un des hommes les plus hauts en couleurs de Suisse. Voilà pour le petit paradoxe. On a beau vivre et agir dans deux parties de la Suisse, devenir une figure vraiment nationale reste très, très difficile. Même pour les figures les plus attachantes.

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