Les livres-mémoires d'anciennes prostituées ne font plus recette depuis longtemps. Ces récits racontant les misères et les joies de leur métier ont eu leur temps de gloire dans les années 80. Côté technique, on y a tout vu. Aujourd'hui, on tire les dernières nouvelles sur le sex business suisse de la presse économique qui signale régulièrement les avancées de la branche. Les clubs à plaisir le long de l'autoroute A1, entre Zurich et Olten, prennent de plus en plus l'allure de PME modernes, proprettes et bien organisées, avec parking couvert, comptabilité sur ordinateur et contrôle hygiénique comme chez Mövenpick.

Les clients très nombreux, des hommes de tous les milieux, ne montrent d'ailleurs plus aucune gêne de se montrer à poil dans un établissement où ils risquent quand même de rencontrer dans le sauna leur chef, leur concurrent ou leur avocat. Difficile, dans cette atmosphère plutôt détendue, de lancer sur le marché un nouveau livre témoignage d'une ancienne prostituée. En principe, ça n'intéresse plus. A moins que l'on fasse ce que toute putain qui respecte son métier ne se permettra jamais de faire: citer des noms. Eh oui! Il faut s'adapter au marché. C'est comme pour les magazines de mode ou de sexe: un mannequin sans nom, sans identité, aussi sexy soit-il, n'intéresse pas tellement le public. Max, le magazine in au grand format, doit son succès au fait qu'il réussit à photographier dans leur simple appareil des femmes très connues du monde de la télé, du sport et du show-business.

Sur sa dernière couverture, on découvre même (fait plutôt rare) une femme suisse toute nue, Michèle Hunziker, la belle épouse du très jaloux Eros Ramazotti. Il fallait donc que l'ex-prostituée bernoise Rita Dolder, si elle voulait que son deuxième livre-mémoire se vende, excite notre fantaisie en citant des noms. Et pas n'importe lesquels. Aussi a-t-elle tout de suite compris que, pour l'édition comme pour la prostitution, il y avait des lois et des interdits, une certaine éthique même à respecter. Mais aussi toutes sortes de techniques pour les détourner. Pour le dire tout cru: dans l'édition aussi on peut très bien vendre du sexe sans vendre son âme et surtout sans finir au poste de police. Avec la différence que les journalistes et éditeurs en question ne vendront jamais leur propre intimité mais toujours celle des autres.

Dans l'édition, pour faire un maximum de ventes, sans vendre son âme, (pour baiser sans embrasser en quelque sorte), il suffit de faire des allusions, de donner une description très nuancée de quelqu'un, sans citer son nom. Comme cela a été fait par Mme Dolder dans son dernier livre. Voilà que le pays entier se pose beaucoup plus de questions sur la personnalité en question que sur ceux (l'auteur, l'éditeur) qui jettent de la boue, gratuitement, sans preuve, contre un magistrat intègre, dont la vie privée ne regarde personne – en principe. Le mal est fait, le but de l'opération est atteint: on parle du livre. Putain de succès: la totalité du tirage du livre-mémoire de Mme Dolder chez le très respecté Zytglogge Verlag à Berne a été vendue en quelques jours. La prostitution éditoriale est une bonne affaire.

* Rédacteur en chef de la «Schweizer Illustrierte».

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