En vivant à Zurich, on a l'impression que dans cette ville, le mot grandeur n'a toujours eu qu'une seule signification. Il désigne la quantité, très rarement la qualité. A Zurich, on aime les grandes banques, les grandes maisons, les grandes voitures, les grandes montres, les grandes gueules, les grands cigares, les grandes partys, mais dès qu'il faudrait se décider pour cette grandeur que les Italiens traduisent par grandezza, les Zurichois deviennent tout petits. C'est comme s'ils souffraient d'un complexe, comme s'ils supportaient mal que l'on leur reproche la grandeur de leur ville et leur tendance à vouloir dominer le pays. C'est comme s'ils avaient horreur de tout ce qui pourrait avoir l'air d'un symbole de grandeur. Donc: surtout pas de tour! Surtout pas de projets extravagants!

Dernier exemple en date qui aurait pu devenir pour Zurich ce que le centre de la culture de Jean Nouvel est pour Lucerne: le projet «Eurogate», ce gigantesque complexe de bureaux, de magasins, d'hôtels et d'appartements qui va enfin se réaliser en dessus des rails de la gare de Zurich. Ca fait vingt ans que l'on se dispute à Zurich autour de se projet. La semaine passée on a enfin trouvé un accord entre les CFF, le canton, la ville et les promoteurs. A la vue de ce qui est resté des différentes maquettes qui se sont succédé, personne n'a jubilé à Zurich, personne n'a vraiment rayonné de fierté, ni parmi les promoteurs ni parmi les autorités. Eurogate n'a rien de spectaculaire, les «twin towers», deux super tours qui auraient fait référence aux tours du Grossmünster, proposées par l'architecte Hotz, ont disparu. Le projet actuel est grand, cela se voit, mais rien de plus.

On a manqué – une fois de plus – l'occasion de créer ce que l'on appelle un «Wahrzeichen» en allemand, un accent symbolisant le dynamisme de cette ville. L'ancienne directrice des travaux publics de Zurich, Ursula Koch, avait bien compris l'esprit de ses concitoyens quand elle avait prononcé, il y a presque dix ans déjà, cette terrible phrase: «Cette ville est construite», et elle voulait dire que cette ville ne changera plus de face. Imaginez le genre de phrase appliqué à Londres, Paris, Berlin ou même Lucerne ou Olten… Impossible. Zurich investira donc au moins 1,4 milliard de francs dans ce complexe mais d'ores et déjà nous savons qu'il ne deviendra jamais une destination intéressante pour le tourisme international d'architecture.

C'est tout simplement triste pour une cité qui ne compte plus les chantiers, qui voit s'ouvrir des nouvelles entreprises et des nouveaux lieux de rencontres tous les jours, qui bouge énormément dans la scène de la «nouvelle économie», qui déborde de vitalité dans les anciens quartiers industriels, mais qui semble cruellement manquer de personnalités qui auraient l'envergure pour imposer des grands projets d'une certaine allure. Quel hasard que dans la même semaine on parle de l'inauguration de la nouvelle Tate Gallery pour l'art moderne à Londres, construite d'après le projet des architectes bâlois Herzog et Demeuron. Les amateurs d'art et d'architecture viendront du monde entier pour voir ce nouveau «Wahrzeichen» de Londres qui se distingue par une générosité éclatante.

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