Le monde littéraire suisse (allemand) est en émoi: la jeune écrivain Zoe Jenny (25 ans) a encore frappé. Et tout le monde lui tombe dessus. Comme prévu. Après le succès éclatant de son premier roman «Das Blütenstaubzimmer», 100 000 exemplaires vendus en allemand, vingt fois traduit, même en chinois, on l'avait averti: «A ton deuxième roman, la critique ne te ratera pas.» Ainsi, «Der Ruf des Muschelhorns», son petit dernier (200 pages) a été honoré des pires qualifications: immature, au bord du kitsch, pas fini, exagéré, etc. Curieusement, cette critique durissime s'est limitée à la Suisse. En Allemagne, la «Süddeutsche Zeitung» a reconnu une fois de plus le grand talent de la Bâloise. Mais ici, on lui a infligé une volée de bois vert: «Raté» juge carrément le «Tages-Anzeiger», «tellement raté que l'on se demande si ce roman aurait dû sortir sur le marché». La critique la plus virulente relevait que la jeune écrivain n'avait tout simplement pas l'expérience qu'il faut pour décrire ce qui fait l'étoffe de son roman. Il est vrai que toutes les figures de son nouveau récit semblent souffrir de névroses graves.

L'inceste, le complexe d'Œdipe, les problèmes de communication entre parents et enfants, des amitiés curieuses entre jeunes et toujours une sacrée froideur d'âme, la mort et le dégoût sont au centre d'une histoire très bizarre où le bonheur ne fait que quelques très rares apparitions. Les articles négatifs sur Zoe Jenny avaient une particularité: ils étaient très longs (en moyenne une page entière) et ils étaient tous illustrés d'une très bonne photo de l'auteur. Voilà qui pourrait expliquer – en partie – le côté émotionnel de la critique. On ne lui en veut pas tellement, je crois, d'être belle fille. Mais ce qui fait tiquer, c'est qu'elle sait la mettre en valeur, sa beauté. Comme une star de la musique rock ou de cinéma, elle soigne son look, elle est sympa avec les photographes, elle donne des interviews à tous les médias, son agenda est rempli de rendez-vous.

Depuis son succès instantané et fulgurant, il y a deux ans, la petite Bâloise, cette «Mona Lisa de la littérature» comme on l'appelle, fascine les médias. Et comble de malheur – pour le monde feutré des critiques – elle joue le jeu, elle n'en a pas honte. Très cool, très professionnelle. Zoe Jenny fait avec plaisir tout ce qu'un écrivain «normal» prétend détester. Tant mieux pour elle: son nouveau roman est déjà au premier rang de la liste des best-sellers de Suisse allemande. Pourtant, il serait injuste de dire que cela tient uniquement à ses relations publiques: pour revenir au contenu de son œuvre, à son style d'écriture, c'est ma femme qui m'a ouvert les yeux. Quand j'ai remarqué qu'il manquait un peu d'explications, de réflexions, elle m'a dit: lis-le comme un script de film, un film de Luc Besson de préférence, ou comme le texte d'une chanson rap ou hip-hop, et tu comprendras. J'ai effectivement compris: Zoe écrit comme sa génération fait des films et des chansons. Avec des descriptions froides, des changements de séquences abruptes, des «rencontres du troisième type», sans explications. Aucune des critiques n'a parlé de ce style qui ressemble plus à un «road movie» qu'à un roman. La seule vraie faute que l'on peut reprocher à Zoe Jenny, c'est d'avoir noté «roman» sur la couverture de son truc.

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