Le monde attendait d'une autorité morale reconnue qu'elle dénonçât du haut de la chaire la barbarie nazie. Pie XII se tut. A la veille de la Deuxième Guerre mondiale, les cardinaux de l'Eglise catholique romaine avaient élu à sa tête ce diplomate dans l'âme, forte et complexe personnalité, de germanophilie affirmée. Ses suppôts ne cessent de ressasser que ce mutisme volontaire lui a permis d'agir en faveur des juifs traqués, déportés, jetés dans les camps de la mort. Parler, affirment-ils, aurait provoqué le pire. Ce pire était pourtant journellement perpétré et des centaines de milliers d'êtres humains le subissaient. Combien de victimes ont, jusqu'au terme de leur agonie, espéré en vain que le verbe arrête la main du bourreau?

Les bibliothèques regorgent d'ouvrages sur le règne controversé du pape Pacelli. Historiens, «vaticanologues» et écrivains tournent comme un essaim autour de l'énigme: comment a-t-il été possible qu'un défenseur de la vie humaine «dès sa conception et jusqu'à sa fin naturelle» reste bouche cousue devant l'horreur d'un génocide exécuté aussi méthodiquement qu'il avait été planifié?

Face au monstre il aurait fallu un fou de Dieu, mettant en jeu sa liberté; plus, sa vie. Il n'y eut qu'un monarque en son palais, résigné à son impuissance devant le cataclysme. Tous les témoignages sur sa souffrance, toutes les preuves rapportées de démarches entreprises secrètement en faveur de persécutés n'effacent pas les interrogations autour d'un silence assumé. «L'héroïsme est le fait d'individus, jamais d'institutions» remarquait, à propos de la Croix-Rouge internationale, l'un de ses anciens juristes. L'évêque de Rome a mis la barque de Pierre en cale pour lui épargner le naufrage dans une opération de sauvetage.

A s'entêter dans le projet de béatification puis de canonisation de Pie XII, une coterie vaticane- désormais cautionnée par Benoît XVI- ravive des plaies à des lieues d'être cicatrisées. L'histoire n'a pas livré son dernier mot sur le sujet. Elle est encore engluée dans la pieuse légende ou défigurée par les ressentiments. Les chercheurs sans parti pris peinent à obtenir les appuis sur lesquels ils devraient pouvoir compter. La récente mise en garde du rabbin de Haïfa devant un synode d'évêques préfigure la réaction des juifs si les faiseurs de saints à la chaîne persévéraient dans leur dessein. Nombre de chrétiens partagent son inquiétude.

L'intrépidité intellectuelle d'Eugenio Pacelli, sa vision de l'Europe d'après-guerre, son aversion du totalitarisme communiste ne sont pas en cause. Suffisent-elles à hisser sur les autels un homme dont on est fondé à se demander s'il n'a pas manqué de cette sainte déraison qui anime les prophètes et les martyrs?

Ce serait d'une grande témérité d'inscrire au calendrier liturgique le nom d'un pontife dont les excès de prudence ont conduit à la mort davantage d'humains qu'ils n'en ont sauvé. «Quieta non movere» dit l'adage latin. Traduction libre: brasser la vase trouble l'eau.

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