L'une de mes activités est d'enseigner l'histoire suisse et l'instruction civique dans une école privée: cela à des jeunes gens tournant autour de l'âge de la majorité civique. L'une de mes préoccupations est de ne pas transmettre seulement des informations sur le fonctionnement mécanique de nos institutions mais d'en rendre l'esprit, ce qui les justifie et les anime. L'un des moyens peut être de comparer ce qu'il en est chez nous et chez nos voisins. Il faut bien avouer que les débats parlementaires sont généralement plus animés chez eux.

Il m'arrive de regarder à la télévision l'heure des questions à l'Assemblée nationale française. Ici, il y a davantage de spectacle. Aisance verbale, vivacité des réactions: on en a pour son regard et son oreille. Oui, mais quel spectacle? L'autre jour, un député de gauche interrogeait le premier ministre sur les mesures prises face au virus chikungunya qui frappe le département d'outre-mer de La Réunion. Franchement, s'il est un ennemi qui n'a pas de couleur politique, c'est bien ce moustique assassin. Eh bien, la gauche l'a utilisé comme une arme contre le gouvernement; allant jusqu'à dire que du retard dans les mesures était dû à une indifférence envers ce territoire d'outre-mer. Presque une accusation de racisme entre les mots. Le ton est monté. Le président a dû interrompre la séance. Le moustique avait, en tout cas, infligé une pénible démangeaison à la démocratie. On dira que le spectacle donné par le Grand Conseil genevois, et par le Conseil municipal, retransmis en direct par Leman bleu, ne vaut parfois guère mieux; aisance verbale en moins, sauf pour quelques exceptions. Mais, à l'échelon fédéral, à défaut d'écoute exemplaire, il y a plus de tenue. On peut évoquer un certain esprit suisse.

J'essaie aussi de faire réagir mes élèves au sujet de la fameuse formule magique au Conseil fédéral. Pourquoi fut-elle décidée en 1959? Pourquoi fut-elle changée en 2003? Il faut leur faire comprendre la donnée de la démocratie directe, avec ses avantages mais l'empêchement qu'elle met à un système d'alternance majorité-opposition. Pourtant, la formule magique n'est efficace, et même viable à long terme que moyennant un esprit suffisant de compromis. Tensions et oppositions ne sont nullement exclues mais elles doivent trouver un équilibre subtil, raisonné et instinctif avec la recherche commune de solutions acceptées. C'est satisfaisant et frustrant à la fois; mais c'est la Suisse quand elle fonctionne bien. Il y faut un climat humain de respect mutuel, suffisant lui aussi.

Finalement, il s'agit de prendre conscience que les meilleures institutions, les mieux adaptées à la nature d'un pays ne tiennent bien la route que moyennant un état d'esprit en concordance. Il s'agit aussi de comprendre que, dans ce bain apparemment d'eau tiède, il faut se plonger avec une chaleur citoyenne forte de convictions et d'humanité conjuguées. Si elle reste cela, la Suisse mérite de durer et qu'on la serve.

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