Cela a eu lieu. Cela s'est passé à une brassée de kilomètres des frontières helvétiques. Des femmes et des hommes qui en sont revenus, des livres, des documentaires cinématographiques en témoignent. Dans un pays de haute culture littéraire, musicale et artistique, à la pointe de la recherche scientifique et du progrès industriel, un régime dictatorial, venu au pouvoir par des voies démocratiques, a systématiquement envoyé à la mort près d'une dizaine de millions d'êtres humains. Le plus grand nombre du fait qu'ils étaient juifs; les autres parce qu'ils étaient Tziganes ou qu'ils aimaient «contre nature» ou, encore, qu'ils étaient handicapés physiques ou mentaux. Camps d'extermination, camps de concentration, camps d'esclavage – 203 en tout – édifiés dès 1933 au su sinon au vu de voisins indifférents et de gens bien placés pour être informés.

Est-il besoin d'utiliser l'expression devoir de mémoire pour que le souvenir de ces atrocités ne s'efface pas de la conscience collective? Rabâchés, dévalorisés, serinés comme une obligation sacrée aux nouvelles générations, ces trois mots sont devenus clichés pour dîners en ville: «Avez-vous rempli vos devoirs de mémoire?» A quoi sert de rappeler sans cesse l'horreur longtemps cachée puis banalisée si leçon n'en est pas tirée? A celui de la mémoire ne faut-il pas préférer les devoirs de vigilance, de prévention?

Hitler est mort. Un film narre ses derniers jours. Il obtient le succès. Les visions mortifères, les obsessions du führer, elles, n'ont pas été ensevelies sous le bunker de Berlin. Elles vivent encore dans certains esprits, pas seulement chez les négationnistes. Anéantir Israël, proclament les uns; déporter en masse les Palestiniens, suggèrent les autres. Qualifier de rats puants celles et ceux que la misère chasse de chez eux; parquer dans des zones de non-droit des immigrés taillables et corvéables à merci; programmer l'identification par ADN de tous les Suisses; réduire en peau de chagrin les libertés fondamentales: dans tout cela il y a, en germe, du totalitarisme. La démocratie elle-même n'est pas à l'abri du messianisme doctrinaire de ceux qui, sous prétexte de libérer les peuples, les asservissent.

En ces jours où chacun est invité à voir ou revoir les terribles images des «grands charniers de l'histoire», où la corde de l'émotion sera sollicitée jusqu'à l'excès, il n'est pas interdit d'évoquer le stalinisme et ses goulags, le Cambodge de Pol Pot, l'Afrique du Sud de l'apartheid, le Chili de Pinochet, l'Argentine des généraux, le Rwanda et le Soudan. Ne serait-ce que pour constater le peu de cas fait de récits que personne ne peut entendre ou lire sans frémir. Ne serait-ce, aussi, que pour se persuader, s'il en était nécessaire, que tout pouvoir laissé à lui-même peut basculer dans la folie. Pour exalter, enfin, ces désobéissances sacrées surgies chez des individus épris de liberté et désespérément muettes au sommet des hiérarchies civiles et, hélas! religieuses.

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