Les dernières statistiques sur les audiences des journaux et magazines de Suisse sont sorties en septembre. Elles confirment ce que les observateurs du métier craignaient, soit l'immense succès des journaux gratuits, au détriment de la plupart des titres de la presse traditionnelle. Ceux qui espéraient que Le Matin Bleu et 20 minutes ne toucheraient que les non-lecteurs des autres quotidiens, ceux qui ne s'intéressent pas à l'information, ou ne veulent pas dépenser d'argent pour cela, en sont pour leurs frais. La concurrence joue à fond et cela n'est sans doute pas près de s'arrêter.

Pourtant, le concept du journal gratuit est pervers, et il est étonnant que les éditeurs s'y soient laissés prendre car la gratuité nuit à la crédibilité et cela déteint sur ce qui est payant. «Pourquoi ceux-là me demandent-ils de payer ce que d'autres me livrent sans frais? Qui sont les voleurs?» se demandent les lecteurs. Passe encore lorsque les contenus sont d'ampleur et de qualité très différentes, mais, quand ils se ressemblent, c'est mortel. C'est pourquoi Le Matin semaine souffre au maximum alors que Le Temps se maintient bien.

Dans le fond, tout le problème vient de la contradiction suivante: les journaux vivent de la publicité et non pas des paiements des lecteurs, mais cette manne publicitaire dépend pourtant directement du nombre de ces lecteurs. Ainsi, un titre a intérêt à avoir le plus d'audience possible, même si personne ne paie pour le lire. De là à offrir du journalisme vite lu et donc superficiel au lieu de solliciter la réflexion et l'effort de lecture, il n'y a qu'un pas vite franchi. C'est ainsi qu'un produit d'essence culturelle devient le vecteur de l'inculture.

Une autre conséquence du binôme presse-publicité est la quasi-disparition des journaux d'opinion qui, eux, doivent (sur)vivre de leurs abonnés car les annonceurs ne désirent pas être identifiés à une obédience politique, quelle qu'elle soit. Dès lors, les journaux sont devenus trop généralistes, s'emparent tous au même moment des mêmes sujets à la mode et, finalement, donnent souvent l'impression de fournir un brouet uniformisé. Le marché va donc sans doute se polariser entre les gratuits d'une part et les publications à forte valeur ajoutée d'autre part, favorisant les mises en perspective et la réflexion.

Malheureusement, ceux-ci ne parviennent pas à facturer leurs prestations pour ce qu'elles valent vraiment. Quand on imagine le travail quotidien fourni pour rechercher l'information, la trier, la vérifier, en faire l'analyse avant de la mettre en page, l'imprimer et la livrer, on se rend bien compte que cela vaut beaucoup plus que la somme demandée, surtout en comparaison avec d'autres produits courants.

Ajoutez à cela que le principe de l'abonnement annuel rend apparemment coûteux ce qui ne l'est pas! Si ceux qui prennent chaque jour un petit café au bistrot s'abonnaient, ils devraient débourser environ 1300 francs par an (365 fois 3fr.50) et changeraient ipso facto de pratique. Pourquoi en irait-il autrement pour le journal quotidien?

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