La catastrophe s'annonce. Les opinions publiques des trois principales puissances européennes sont désormais majoritairement hostiles à l'élargissement. Le dernier eurobaromètre, sondage semestriel des citoyens de l'Union, révèle que 66% des Français, 59% des Britanniques et 62% des Allemands ne sont pas favorables à l'admission de nouveaux membres.

C'est une nette majorité à laquelle le patronat allemand vient, en second lieu, de prêter sa voix, déclarant qu'il serait «sage» de ne pas se presser d'ouvrir les portes de l'Europe à l'Europe centrale. A partir de là, pas difficile d'imaginer la suite.

Aux prochaines élections, la droite allemande sera tentée de regagner du terrain en jouant les cartes de l'euro-malaise, de la peur du dumping social et du refus de la concurrence d'une main d'œuvre bon marché libre de circuler dans toute l'Union. Obscénités nazies en moins, les Allemands seront travaillés par une musique autrichienne qui s'est déjà fait entendre en Italie et que d'autres reprendront ailleurs.

L'Europe est en passe de se refermer, de laisser passer l'occasion de s'affirmer en puissance continentale: de rater sa chance historique de devenir le nécessaire contre-poids à la toute-puissance américaine.

C'est la recette de l'échec. Si l'Union n'avance pas, elle perd sa raison d'être et recule. Si les forces politiques européennes d'Europe centrale échouent à faire entrer leurs pays dans l'Union, cette région sera abandonnée à ses démons nationalistes et aux tensions sociales. Les Etats-Unis et la Russie auront alors toute latitude de se constituer des clientèles aussi nécessaires à leur renforcement qu'à l'affaiblissement de l'Europe. Les marches nord-africaines, turques et caucasiennes du continent seront repoussées dans l'extrémisme. La déstabilisation l'emportera et les puissances européennes seront conduites à faire prévaloir l'intérêt national sur l'ambition collective.

Attention! Sur fond d'affaiblissement de l'euro, la dynamique unitaire s'enraie, d'autant plus profondément que les raisons du malaise sont réelles. On ne peut pas élargir l'Union sans la doter d'institutions démocratiques. On ne peut avoir ni débats politiques européens ni vraie majorité de gouvernement en Europe sans partis transnationaux. L'Union ne peut pas continuer à accorder le même poids à tous ses Etats sans tenir compte de leur importance démographique. On ne peut pas faire vivre l'Europe à vingt ou trente comme on le faisait à six.

C'est l'évidence, mais à force de la nier, d'éviter les décisions et de prendre les électeurs pour des imbéciles, on les conduit à la révolte et pousse les marchés à ne plus croire à cette construction devenue branlante.

C'est l'alerte. Ou bien l'Europe, son élite se réveille, ou bien nous nous décidons à accompagner l'élargissement d'un resserrement fédéral du noyau de l'Union, ou bien le rêve européen n'aura pas plus longtemps duré que la guerre froide.

C'est à nous de choisir. A nous seuls, mais si nous renonçons, si nous devons un jour expliquer à nos enfants qu'ils connaissent ce que nos parents ont connu parce que nous n'avons pas eu assez de volonté pour être visionnaires, nous lirons plus que de l'incompréhension dans leur regard. Nous y lirons un reproche.

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