Elle est belle. Elle a des yeux bleus lumineux qui reflètent des rêves célestes et qui invitent, pourtant, à ressentir les mystères originels, charnels de notre terre. Quand elle joue Chopin ou Rachmaninov, sur un piano offert à ses doigts magiques, on n'ose plus bouger, à peine respirer. Et, lorsque l'on va la rencontrer un instant, après son concert donné vendredi dernier à Genève, elle plonge son regard en vous, sourit et vous adresse ses vœux de joie. On a l'impression que tout est vrai, à grands risques d'authenticité, aussi. Il doit être impossible de mentir à cette femme-là.

On l'aura compris: je parle d'Hélène Grimaud. Lorsqu'elle se donne à sa passion et à son art, nul effet extérieur à elle-même, notamment par les mains, ne vient racoler le public. Non, les mains sont en rythme avec le corps qui danse discrètement au-dessus du clavier, épousant l'intensité, le tragique, la légèreté aérienne, l'émotion qui parcourent l'œuvre. Le compositeur et l'interprète se rejoignent, à travers le temps, au-delà des frontières entre les vivants et les morts. Avant elle, au Victoria Hall, il y avait eu un virtuose chinois, qui en faisait beaucoup. Brillant, mais aussitôt oublié. Cette fois, une émotion inoubliable. La technique tout entière pour ouvrir aux sonorités de l'âme. La beauté d'une grande artiste pour inviter à percevoir des beautés intérieures. Mon Dieu, quelle soirée de grâce!

Hélène Grimaud a écrit un livre dans lequel elle évoque son parcours haletant, périlleux d'enfant prodige. Sans la musique, sans des choix voulus et assumés envers et contre tout, le déséquilibre guettait. Mais encore fallait-il un choc qui ouvrît à une dimension intime, dégageant ensuite une intériorité intense de la musique reçue et jouée. Sans doute, était-ce cela ou plus rien. L'événement, ce fut, en pleine forêt perdue au cœur des Etats-Unis, une rencontre extraordinaire avec une louve. Entre l'animal, porteur d'un héritage inaltéré, de codes de survie millénaires et la jeune femme en soif de vérité, il y eut comme un coup de foudre mystérieux. Depuis, Hélène Grimaud a constitué une immense réserve de loups, protégés; mais qui peuvent recevoir des visites, surtout de jeunes, dans une approche respectueuse et pédagogique. Il faut, pense-t-elle, aider les hommes à renouer avec les mystères de la vie, les équilibres fondamentaux; dont ils sont partie prenante. En les perdant de vue, en les détruisant, ils se perdraient eux-mêmes.

Animée, depuis lors, d'une force tellurique, se présentant sur scène comme une athlète gracieuse, à la démarche assurée, avec une grande simplicité et un naturel parfait, la belle pianiste peut, comme elle le dit, accueillir en elle des sonorités venues d'ailleurs et, dans les instants de grâce les plus accomplis, se sentir entourée d'une lumière. Des loups chassant en meute dans les forêts préservées et des anges entourant une virtuose habitée: il n'y avait plus qu'à sourire, à pleurer ou à prier. Lorsque j'aurai la tentation de l'abandon, devant le train des choses et les affaires des hommes, je fermerai les yeux et j'écouterai jouer la Reine des loups.

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