Combien de ces Suisses qui sillonnent le monde à la découverte d'autres cultures ont pensé se rendre un 13 janvier à Urnäsch en Appenzell Rhodes-Extérieures pour vivre l'Alter Silvester? L'origine de cette étrange manifestation remonte à la fin du XVIe siècle, lorsque les protestants de ce canton refusèrent d'obéir au pape Grégoire XIII et d'adopter le calendrier grégorien. Depuis, ils marquent le passage à la nouvelle année deux fois: le 31 décembre mais aussi le 13 janvier, selon l'ancien calendrier julien!

Dès les petites heures du matin, des groupes d'hommes arpentent le pays et s'arrêtent aux portes des fermes isolées où ils entreprennent de chasser les démons en se parant d'incroyables costumes et en faisant beaucoup de bruit grâce aux lourdes cloches qu'ils portent sur les épaules. Les «magnifiques» arborent des coiffes dont les ornements de perles et les scènes paysannes miniatures qui les surmontent exigent de longues heures de travail patient. Il y a aussi les «affreux» et les «affreux-magnifiques» dont le manteau est exclusivement composé d'éléments végétaux (branchages de sapin, de gui, de noisetier, souches d'arbres, écorces et copeaux, mousse de la forêt et feuilles mortes en faisceau) et dont les masques paraissent d'autant plus effrayants qu'ils empruntent au règne animal leurs cornes de bélier ou crânes d'animaux morts.

Et voilà que ces hommes, pâtres en prise avec les rigueurs de l'hiver et l'adversité de la vie, se transforment pour un jour, grâce à ce splendide accoutrement pesant jusqu'à trente kilos, en géants dangereux et puissants. Puis soudain, entre deux tintamarres de cloches, ils entonnent un chant sans paroles, une mélopée archaïque, un yodel sacré qui vous prend aux tripes. Le spectateur comprend alors la signification de cette cérémonie qui permet à la fois de se prémunir contre le Malin en lui montrant qu'on saura résister s'il survient, et d'invoquer la protection divine parce que, sans elle, rien n'est possible. Tout cela évoque un monde légendaire, hors du temps!

En raison d'un complexe mal placé, les Suisses méprisent chez eux un folklore qui, ailleurs, suscite leur admiration et justifie leurs déplacements. Pourtant, pour bien assumer la modernité et s'y plaire totalement, il faut cultiver plutôt que renier les racines indispensables à notre ancrage historique. Or, il n'y a rien de ridicule à Urnäsch, mais une authenticité attestée par l'absence de caméras, de micros ou d'une notoriété non recherchée.

Jeunes et anciens travaillent toute l'année pour se transmettre, de générations en générations, leur âme et leur histoire. Ils assument leur civilisation au point de porter les cloches de leurs vaches nourricières et d'en imiter la déambulation sonore. Ils se confirment, au plus noir des longues nuits d'hiver, l'indéfectible solidarité de leur communauté. Mais ne les prenez pas pour des rustres car, dans ces mêmes fermes minuscules, se tissait la broderie la plus fine du monde qui, devenue ensuite industrie, s'arrache aujourd'hui encore à prix d'or chez les grands couturiers.

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