Il y a des interrogations sur la manière et l'action de l'ambassade de Suisse en Côte d'Ivoire. C'est au point que Berne a dû envoyer un inspecteur chargé d'enquêter. La cheffe du Département des affaires étrangères a dû s'expliquer devant les commissions parlementaires. Une interpellation du groupe radical-libéral va être déposée au Conseil national. Bref, tout cela oblige à se pencher sur la situation particulière et sur la situation générale des Suisses à l'étranger.

Comme d'autres pays africains (pas tous), la Côte d'Ivoire est en déstabilisation et conflits internes inquiétants. La voici en pleine éruption. Non seulement les Français de Côte d'Ivoire, les plus visés, mais tous les Européens se sont retrouvés menacés. Face à des bandes de rues, déchaînées, excitées par des slogans officiels haineux, il n'y a pas de neutralité suisse protectrice. Certes, même sur place, il doit être difficile d'analyser précisément ce qui se passe, ce qui se prépare. Néanmoins, et sans préjuger le résultat de l'enquête, il y a une bonne raison de penser que l'ambassadeur n'a pas évalué la crise et les probabilités d'aggravation à leur juste mesure. A Berne, on n'est pas rompu non plus – faute de moyens et d'experts – à une évaluation pointue, en continu, des régions en crise: notamment en Afrique.

Reste que le danger éclatant d'évidence, les Suisses de Côte d'Ivoire n'ont pas trouvé en l'ambassade tout le support attendu; surtout durant le week-end le plus chaud. L'enquête devra déterminer ce point, expliquer les fautes s'il y en a eu et proposer les corrections de dispositif nécessaires, s'il y a lieu. En effet, il n'y a aucun doute à cet égard: la Suisse, par ses ambassades et des moyens logistiques adéquats, a le devoir de protéger ses ressortissants, d'organiser et de réaliser leur évacuation selon le degré d'urgence. Finalement, ce fut le cas, grâce à un avion loué. Bon! Mais est-il normal et n'est-il pas un peu hasardeux, porteur éventuel de retard dans l'action que Berne doive louer un avion? Au lieu d'avoir, comme tout Etat moyen qui se respecte, un ou deux avions de transport disponibles en tous temps et pour tous lieux? Le Conseil fédéral vient, enfin, d'en convenir et en propose l'achat au parlement. Ce dernier serait bien avisé de ne pas tergiverser; l'affaire ivoirienne est convaincante.

Quant à la réflexion générale, elle porte sur l'étendue et la responsabilité de la Suisse envers ses expatriés. Cette responsabilité est incontournable quand il s'agit de leur protection. Après coup, par exemple lorsque des Suisses expulsés ou partis en catastrophe sont spoliés de leurs biens, de leurs droits, la Suisse a le devoir de représenter et de défendre leurs intérêts. Les anciens Suisses du Congo belge ou d'Algérie auraient voulu obtenir une indemnisation directe de l'Etat suisse, à défaut d'une autre. Ils y voient un droit. C'est aller trop loin. Un Suisse expatrié, et qui y trouve des avantages, doit assumer certains risques, certaines inconnues que recèle sa terre nouvelle. Depuis des décennies, vivre en Afrique n'est pas vivre en Allemagne ou en France. Une part d'assurances recherchée ne peut être que d'ordre privé.

Ces limites étant franchement rappelées, on n'en est que plus à l'aise pour vouloir et contrôler que la mère patrie fasse vraiment tout ce qui lui incombe envers nos compatriotes à l'étranger; lesquels contribuent à la défense des intérêts et au rayonnement de notre pays commun.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.