Est-ce bien avouable? Le soir, je croise les mots! Ceux du Temps, évidemment, dont certains sont de véritables casse-tête. D'autres aussi, les jours où Jean Rossat daigne s'adapter à mon faible niveau et où l'exercice est donc trop rapide. Cette activité est une des seules qui mette mon esprit en condition avant de passer sur «veille prolongée» jusqu'au matin nouveau, contrairement à la lecture qui remet tout le système en branle. Seuls les cruciverbistes comprendront dès lors le titre de ce papier, eux qui savent que les annonces mortuaires jouxtent systématiquement notre grille quotidienne! Impossible de ne pas avoir le regard fixé sur elles pendant que vous cherchez le mot, que vous comptez les lettres, que vous vérifiez si votre hypothèse pour l'horizontale no 7 permet quelque chose de plausible en verticale no 4…

Cette cohabitation n'a rien de vraiment triste. Ce mort vous est totalement inconnu, cette morte a 97 ans… La vie, quoi! Mais pendant que vous réfléchissez, vos yeux scannent instinctivement le rectangle entouré de noir pour incrémenter un fichier fantôme dans un coin de votre disque dur mental. Et vous vous retrouvez un jour, sans vous en rendre compte, professionnel de la citation biblique, généalogiste des familles éplorées, statisticien des motifs de mort, critique littéraire dans l'art de dire la douleur ou l'indifférence, détective ès religions, sociologue des rites funéraires… Croyez-moi, il n'y a pas de meilleur spécialiste de la rubrique nécrologique qu'un fidèle des mots croisés du Temps!

C'est ainsi que vous observerez que les très vieilles dames apparaissent encore trop souvent sous le nom et le prénom de leur mari. Cette épouse et mère, qui a répondu toute sa vie à un doux prénom féminin, devient dans la mort cette méconnaissable «Mme Archibald Tartempion», bien qu'elle soit peut-être veuve depuis vingt-cinq ans et qu'Archibald ait été le pire des maris. Dernier témoignage d'une époque heureusement révolue! Mais l'autre jour, une dame plus très jeune annonçait le décès de son époux en associant à sa peine une «petite Juliette» non clairement spécifiée comme fille, petite-fille ou nièce du défunt. De quoi piquer la curiosité… Après mûre réflexion et mille conjectures, ce ne pouvait être que la chienne! Le monde s'améliore-t-il vraiment?

Les familles décomposées puis recomposées offrent aussi de belles devinettes. Deux faire-part peuvent se côtoyer. Les enfants d'un premier lit ici, auxquels s'associe le père, et plus loin le compagnon actuel… mais quand le prénom du dernier enfant sur le faire-part de gauche est le même que celui du compagnon sur le faire-part de droite, quel curieux hasard ou quel aveu public! La vie est bien compliquée parfois, et la mort ne simplifie rien… Et puis, il y a ce pauvre défunt qu'on a enterré dans la stricte intimité de la famille, sans qu'il soit nulle part spécifié que c'était là son vœu. On devine des adieux vite faits, bien faits, sans fleurs ni couronnes. Ces rites qui s'affadissent et cette mort désacralisée sont un indice parmi d'autres d'une société toujours plus matérialiste et plus profane.

Mais il se fait tard, autant finir mes mots croisés!

mh.miauton@bluewin.ch

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