– Tu n'es pas en ville?

– Non, puisque je réponds à mon téléphone fixe. Et je te rappelle que Wiedikon, c'est encore «en ville».

– Si tu le dis. Tu viens boire un café à l'Odeon?

– J'évite le centre le samedi après-midi, surtout lorsqu'il risque d'être complètement bloqué entre les dames chics qui font leur shopping et leurs gamins qui gueulent contre la guerre, en rang d'oignons dans la rue.

– Qu'est-ce que tu fais alors?

– J'ai nettoyé mes vitres, depuis deux semaines que j'y pense, et maintenant j'y vois plus clair. En fait, j'y verrais plus clair, s'il n'y avait pas ces maudits oignons qui brouillent ma vue.

– Quels oignons?

– Je fais mon ketchup maison, en hommage à l'Amérique. Tu pèles et épépines des tomates, tu ajoutes un oignon, du céleri, une pomme, un piment, du vinaigre, du sucre et des épices, selon les goûts. Tu cuits 20 minutes l'oignon et la tomate et les passes au tamis, avant d'ajouter le reste et de tout laisser réduire durant une bonne demi-heure. Conserver en bocal. Délicieux sur la viande rouge. Très sanglant!

– Toi et tes provocations continuelles! Tu refuses toute opinion, dès qu'elle est partagée par la majorité de la population.

– Ça n'a rien à voir avec les idées de la majorité, ma chère, mais avec la foule. Tout rassemblement de plus de dix personnes m'inquiète. Alors j'évite l'horreur de la foule unanime, les manifestations de bonne conscience collective et les bruits de pantoufles le long des rues marchandes. Tu as déjà entendu cette phrase: «Ça ne sert à rien, mais je suis là pour le geste.» Probablement des gens qui ont quelqu'un pour leur faire les vitres. Ça s'appelle la sous-traitance de la transparence! J'évite aussi de lire la presse de réaction, celle qui donne chaque jour l'impression d'arriver trop tard, mais qui, en fait, réagit toujours trop tôt, sans distance. Le «journalisme essoufflé des Romands», comme me disait Max Frenkel – un des cerveaux les plus indépendants de la NZZ – en feignant d'oublier qu'il en est de même en Suisse alémanique. Prends le Blick, par exemple. Ceux qui font ce journal ont compris où se situe le nouveau populisme: quotidien de la droite dure il y a quelques années encore, le Blick se situe souvent bien à gauche aujourd'hui et reste toujours aussi essoufflé. Tu auras remarqué que seule la NZZ se permet de traiter un sujet trois jours après les autres, et d'en écrire l'analyse que tout le monde attendait depuis trois jours.

– Tu me fatigues, mais je veux bien goûter ton ketchup, sur un steak saignant… Et si tu veux faire mes vitres, tu es le bienvenu!

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