La campagne présidentielle française 2007 déçoit ceux qui s'attendaient à un vrai débat sur les questions de fond, mais elle enthousiasme ceux qui savourent ce grand spectacle quinquennal aux rebondissements fréquents. Contrairement aux Suisses, qui sont appelés régulièrement aux urnes, les Français ne sont presque jamais consultés et ils devraient donc profiter du choix de leur nouveau chef de l'Etat pour ouvrir les vrais débats de société. D'autant que le système d'alternance offre l'enjeu d'un pile ou face, évidemment plus excitant que les deux ou trois sièges gagnés ou perdus qui permettent aux Suisses de se donner des frissons de révolution.

Mais c'est au contraire à une dérive populiste qu'on assiste, qu'il s'agisse de l'émission de Patrick Poivre d'Arvor sur TF1, des réunions dites participatives de Ségolène Royal ou du recours incessant aux sondages qui exaspère même la professionnelle que je suis. Les médias et les politiciens décrédibilisent ainsi la démocratie et pervertissent la campagne, rabaissée au niveau d'une confrontation sportive, soit un spectacle sans autre but ni conséquence que le plaisir qu'il procure.

Nombre d'éléments viennent étayer cette analogie... Comme pour les vedettes des stades, révélations «people» sur les candidats alors que la discrétion était autrefois de mise autour du (futur) chef de l'Etat. Processus d'investiture conçus par les partis comme autant d'épreuves éliminatoires. Congrès réunis dans des salles immenses où la ferveur des foules, savamment entretenue par une ambiance électrique, rappelle celle des grandes épreuves décisives.

Dans cette mise en scène, les sondages tiennent le rôle des chronomètres qui mesurent les performances au millième de seconde et comptent les points engrangés tout au long du parcours. Cet outil quantitatif permet, comme lors des retransmissions sportives, d'occuper l'antenne avec moult comparaisons statistiques sur les coups de l'un, les revers de l'autre, la fluctuation des scores et le rappel des records antérieurs.

Le plus drôle est que ces enquêtes sont payées par les mêmes médias qui les commentent d'abord puis, le lendemain, en critiquent la précision, le nombre, l'influence et l'objectivité, avant de commander les suivantes... Tout comme les commentateurs sportifs encensent d'abord les athlètes victorieux avant de les conspuer parce qu'ils sont soupçonnés de dopage ou d'avoir truqué les résultats.

Sans parler du climat d'émotion délétère qui baigne toute cette mise en scène. Au lieu de prendre de la hauteur et de conceptualiser une vision, les concurrents caressent, j'allais dire masturbent, des Français réduits à énumérer leurs petits ou grands bobos plutôt qu'à se soucier du bien général. Sarko joue le papa viril et ferme, Ségo la maman douce et compréhensive, mais le peuple est infantilisé et l'on assiste alors à un spectacle qui atteint le niveau zéro de la démocratie, comble de la démagogie, des promesses creuses et du politiquement correct.

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