Deux événements apparemment sans rapport l'un avec l'autre: les multiples drames de l'ex-Empire soviétique (le Koursk, l'incendie de la tour TV, etc.) et le vingtième anniversaire de la mort de Jean-Paul Sartre. Pourtant, c'est avec une certaine ironie que l'histoire nous rappelle simultanément l'incurie du système communiste dont les décombres pèsent encore de tout leur poids sur la Russie d'aujourd'hui, et la mémoire d'un écrivain qui l'a soutenu au-delà de toute mesure.

De cette ironie, rien ne ressortait mardi soir à la télévision lors de la diffusion des «Mains sales», ni dans le commentaire de notre journal préféré (celui où vous me lisez en ce moment), qui indiquait: «Le communisme, quoi qu'on en pense, restera comme l'un des grands courants de pensée du XXe siècle. Nombre d'intellectuels auront adhéré à sa cause, certains jusqu'à l'aveuglement, d'autres en prenant leurs distances. Ainsi Sartre»! Voilà qui blanchit l'écrivain de toutes ses compromissions, alors qu'il fut au contraire l'un des plus ardents défenseurs du communisme, l'un des intellectuels les plus aveugles et les plus intolérants qui aient régné en cette période de 1945 à 1956. Onze ans, pour un grand esprit, c'est long! Seuls l'entrée des chars soviétiques dans Budapest et le bain de sang qui s'ensuivit auront donc réussi à le dessiller! Une citation, datant pourtant déjà de 1954 (Libération du 15 juillet), est significative d'une obstination présente partout ailleurs dans ses écrits et ses propos de cette période: «Le citoyen soviétique possède à mon avis une entière liberté critique», et cette autre, «Vers 1960, avant 1965, si la France continue à stagner, le niveau de vie moyen en URSS sera de 20 à 40% supérieur au nôtre». Belle clairvoyance! Faut-il une meilleure preuve que la littérature ne doit pas être engagée et que l'écrivain n'est pas un bon prophète des misérables politiques de ce monde? Quelle que soit la valeur de l'œuvre sartrienne, elle restera marquée pour la postérité du sceau de son inconscience idéologique. Le marxisme dénonçait la religion comme étant l'opium des peuples, mais le communisme fut sans doute une religion dans tous les sens du terme et Sartre en était accro comme bon nombre d'intellectuels de l'époque.

Pour en revenir à la Russie d'aujourd'hui, à la misère qu'elle fait subir à son peuple, aux dangers qu'elle fait courir au monde entier sur le plan nucléaire et à sa mafia proliférante, que faisons-nous, nous autres Européens, qui n'avions pourtant pas assez de mots durant la guerre froide pour clamer la suprématie du capitalisme (ce mot est tombé en désuétude alors même qu'il prend son sens le plus juste dans l'économie mondialisée)? Qu'attendons-nous pour mettre en place un Plan Marshall à l'européenne, qui n'attendrait pas un retour sur investissement en terme économique, mais qui viserait l'unification rapide des niveaux de vie jusqu'à l'Oural, le rapprochement des cultures slaves et occidentales, et qui permettrait de chercher une solution au péril nucléaire provenant d'installations civiles et militaires à l'abandon?

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