L'affaire de la Poste du quartier de St-Jean, en ville de Genève, a soulevé de l'émotion. C'est que le label de La Poste est lié à une idée de service à la population et aussi à une très ancienne relation humaine de proximité. Jusqu'à preuve du contraire, il n'y a pas de projet de privatisation de La Poste, pas davantage que des CFF. On n'en est pas à l'évolution dans les télécommunications, où Swisscom a dû entrer inexorablement et très largement dans le monde stimulant mais dur de la concurrence. Certes, il y a aussi des messageries privées, courriers rapides et autres; mais le facteur de village et la poste de quartier échappent encore à la seule logique de la rentabilité et de la révolution informatique.

Pourtant, le Conseil fédéral et le parlement ont bel et bien voulu que La Poste, en dépit de son statut, soit menée selon une bonne gestion d'entreprise. On ne veut plus imaginer les couvertures aveugles de déficits. On attend donc une rationalisation. Par définition, cela implique qu'il y ait moins de bureaux de poste et une incitation à des utilisations de canaux modernes pour certains actes: paiements, par exemple. On ne peut cependant négliger un problème de génération. Il faut donc trouver des moyens de ne pas dérouter certaines personnes, notamment âgées, tout en admettant que le plus grand nombre d'entre nous seront, de plus en plus, confrontés à la nécessité d'enfourcher de nouvelles manières de pratiquer la vie au quotidien. Tout n'est pas évident à cet égard, et nous avons des capacités différentes d'adaptation. Dans un cas comme celui de La Poste, il faut donc accepter une contradiction: elle est un grand service public qui doit répondre aux besoins des personnes; mais elle doit aussi trouver les chemins d'une exploitation rationnelle et moderne. Ne pas reconnaître la contradiction, c'est simplifier idéologiquement le défi et, par conséquent, n'aider en rien aux solutions viables.

Le débat sur la notion même de service public est beaucoup plus large. Naguère, les choses paraissaient claires. Les services publics relevaient de l'Etat, directement ou indirectement. Les structures privées, elles, étaient abandonnées aux lois du marché, sans obligations codifiées. Ces catégories ne tiennent plus. Un organisme de droit public est soumis à des impératifs de gestion économique. Et l'on conçoit très bien des entreprises de droit privé qui soient engagées dans un service à la communauté. En somme, la division ancienne sera un jour autant bousculée que la distinction anachronique entre la classe ouvrière et les bourgeois.

La question du service public est même posée au cœur de l'Etat, par rapport au corps même des fonctionnaires. Comment nier que leur statut manque de souplesse, de variété, que dans leur structure bétonnée ils pèsent trop lourd dans la société? On pourrait tout à fait imaginer des agents du service public relevant, pour certains, d'un statut traditionnel mais assoupli; et, pour d'autres, d'un statut de droit privé, impliquant des prestations définies au bénéfice de la collectivité. La perspective peut sembler hasardeuse. Dans vingt ans, voire moins, ce pourrait être une réalité généralement admise.

En se libérant des carcans traditionnels, les fonctions de service public pourraient, au gré de situations diverses, rechercher la meilleure manière de conjuguer l'efficacité et un devoir social, dans la satisfaction, finalement, des bénéficiaires de prestations. Le service public du XXIe siècle, ce pourrait être une fidélité avec des habits neufs.

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