Un bond comme on n'en voit guère dans le plat paysage politique suisse. Vingt sièges de plus à Zurich; onze à Lucerne: l'UDC jubile. Christoph Blocher a ratissé large. Il rafle les voix des groupuscules de l'extrême droite, entame les lignes radicales et débauche des fidèles socialistes dans leurs quartiers de prédilection. Adieu la gymnastique pour le troisième âge; bonjour la musculation!

A six mois des législatives fédérales, la sonnette d'alarme a retenti. Les radicaux cèdent à la peur et rejoignent l'UDC dans le non à l'assurance maternité. Le PDC clame, par la voix de son secrétaire général, qu'il est insoluble dans les potions de gauche comme de droite. Les socialistes se demandent s'ils n'ont pas trop d'intellos aux fourneaux et de verdure dans leur potage. Tous ensemble, ils constatent, au lendemain de la décevante votation sur le ravalement constitutionnel, que le consensus ne fait pas recette. Nourri par la télévision de réalités et de fictions où s'affrontent des «bons» et des «méchants», le citoyen déserte le spectacle «mollachu» de la scène politique suisse. La conviction s'implante que, pour sortir le pays de son état de torpeur, il faut une droite qui cristallise la peur du changement et une gauche rassemblant ce qu'on appelle pompeusement les «forces du progrès». Les circonstances poussent à cette bipolarisation. On ne sera pas surpris de constater que la ligne de fracture fend de l'intérieur les partis traditionnels. N'est-il pas significatif que les cantons de la Suisse centrale mettent les deux pieds contre le mur du renouveau constitutionnel et, ce faisant, s'accrochent aux reliques du Kulturkampf?

Fille de la Deuxième Guerre mondiale, la formule dite magique est à bout de souffle. Elle fut portée sur les fonts baptismaux par la nostalgie du patriotisme des «années de plomb». Elle consacra le renoncement des socialistes à l'antimilitarisme. Elle satisfaisait l'aspiration à la sécurité sociale, forte après quinze ans d'ébranlement économique, de disette et de sacrifices consentis. Est-elle encore de mise quand, le communisme effondré, le libéralisme étend son empire par l'argent ou les armes? Nul ne le dit encore à voix haute au Palais fédéral: le conflit dans les Balkans ne fera pas des dégâts que sur le terrain des opérations. L'Europe, au premier chef, mais aussi le Sud auront à se resituer par rapport aux Etats-Unis. La Suisse, isolée sur son rocher battu par les eaux, sera confrontée à un réexamen déchirant de sa neutralité.

Il serait illusoire de croire que l'on franchit de tels pas dans l'allégresse unanime. Il y aura des vaincus et des gagnants, des déçus et des triomphants. Les gentils organisateurs du consensus ont fait du bel ouvrage pendant les années d'abondance et contribué à une large extension du bien-être. Sont-ils équipés pour le gros temps? Des signes annoncent le contraire. Là où on attendait l'effet Metzler, on a essuyé l'effet Blocher. L'électeur, en octobre, tranchera entre la Suisse d'Anker et celle de Botta.

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