Ce banquier français connaissait bien la Suisse. Souvenir d'un passage à la Banque des règlements internationaux, il parlait le dialecte bâlois avec un zeste d'accent du Sud-Ouest. «Au début du XXe siècle, disait-il, un champignon de fumée montait des demeures helvétiques. Le rösti et le café au lait étaient sur la cuisinière. Les Suisses devaient se contenter de peu. Ils étaient pauvres, alors.» Sommaire, certes, mais juste.

Epargnée par deux guerres ruineuses pour l'Europe, la Suisse est passée de réduit national à coffre-fort international. Premier des premiers ministres de la Ve République française, Michel Debré disait d'elle qu'elle était «une banque avec une croix rouge comme enseigne». S'étant hissée au rang des mieux nantis de la planète, elle ne supporte pas, à l'instar des nouveaux riches, le rappel de son passé. Pour les chantres d'une Suisse à l'étouffée, cette prospérité tient à un Etat frugal, à un patronat inventif et bosseur, à un prolétariat discipliné et acharné au travail. A chaque peuple ses images d'Epinal.

Pas un mot sur une diplomatie commerciale âpre à la négociation d'accords omnidirectionnels sans autre considération que les avantages matériels à en tirer, comme viennent de le souligner les historiens des relations entre Berne et l'Afrique du Sud au temps de l'apartheid. Silence aussi sur la part de la main-d'œuvre et de chercheurs étrangers dans le bond en avant des années d'abondance. Ni la sueur ni le sang des autres ne sont pris en compte. D'aucuns n'hésiteraient pas à priver de tout ou partie de leur assurance invalidité des Italiens, Espagnols ou Portugais, atteints dans leur santé, qui se royaumeraient dans leur pays d'origine au détriment des seuls authentiques amochés du travail, des Suisses évidemment. Le Pen ne trouverait pas mieux.

Elles sont précaires les richesses d'un pays sans matières premières ni débouchés maritimes, qu'elles aient été bien ou mal acquises. Croire que les mettre sous cloche garantit leur pérennité confine à l'illusion. Or, à bien lire, la politique majoritairement préconisée par les nationaux-populistes va à contre-courant de tout ce qui est gage d'un relatif bien-être général. Viscéralement hostile à l'Union européenne; xénophobe à géométrie variable, selon les biens de l'hôte; anémiante pour l'Etat, empêché d'accomplir ses tâches de justice sociale, elle érige en vertus patriotiques l'autisme, l'arrogance, le racisme. A touiller de troubles sentiments ne sommeillant que d'un œil dans une population travaillée par mille peurs, les durs de l'UDC jouent gros. Nul ne sait où s'arrêtent, une fois excitées, ces passions.

Aux premiers pas d'une année nouvelle et qui s'annonce difficile, il n'est pas inutile de rappeler ce qu'écrivait naguère à des jeunes Lausannois Albert Béguin, essayiste et critique littéraire: «La grande chance du Suisse m'a toujours paru résider en ceci qu'à moins de totale cécité de l'intelligence, il ne saurait céder à la tentation nationaliste.»

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