Quels sont les problèmes qui peuvent affecter la santé, l'équilibre personnel, la capacité d'intégration sociale d'une personne? Il y en a beaucoup. Parmi eux, il y a sûrement la perte d'emploi, la marginalisation professionnelle, le sentiment de dévalorisation que cela peut entraîner. Il y a, d'ailleurs, lieu d'être préoccupé lorsque l'on entend des économistes dire que les cycles conjoncturels ne ressemblent plus aux anciens: en ceci que chaque récession laisserait un lot plus grand de chômeurs non reclassables au moment de la reprise. C'est, évidemment, dans la formation, y compris de la capacité d'adaptation, qu'il faut chercher à conjurer ce danger.

Ces observations étaient en toile de fond du débat parlementaire au sujet de l'initiative qui vise à diminuer la durée annuelle et hebdomadaire du travail. L'un des arguments des auteurs de l'initiative, lors de son lancement, était la lutte contre le chômage grâce à un plus grand partage du travail résultant d'horaires diminués pour chacun. Or, l'expérience montre que cela n'est vrai que dans des cas très précis et provisoirement. Il y a le fameux exemple de Volkswagen. Le plus souvent, ce serait trop lourd à supporter pour les entreprises qui seraient donc incitées à augmenter encore davantage leurs possibilités de faire autant avec moins de personnel. Le subventionnement de l'Etat prévu, afin de pallier cette conséquence, serait vraiment une très mauvaise solution.

Le conseiller fédéral Pascal Couchepin s'est fait un malin plaisir de comparer le chômage en Suisse avec celui des pays voisins; par exemple la France qui lutte contre le chômage au forceps avec la loi Aubry. Les résultats sont coûteux et des plus aléatoires. Or, la Suisse est un pays de plus longue durée du travail. L'intéressant est que Pascal Couchepin a aussi relevé que le taux d'occupation de la population active était le plus élevé: c'est-à-dire la part de la population active dans l'ensemble de la population. Cela veut dire qu'en Suisse, même des gens de formation relativement modeste trouvent encore du travail. De plus, les entrepreneurs suisses ne semblent pas, en moyenne, obsédés par une recherche de productivité à tout prix au moyen d'une diminution drastique d'un personnel soumis au stress.

Il est curieux que les syndicats et la gauche ne soient pas davantage sensibles à cet aspect des choses. Certes, on a beaucoup parlé de civilisation des loisirs. On se demande si cette augmentation du temps pour les loisirs est ce que souhaitent vraiment les gens; si la vie de famille, par exemple, en sort vraiment renforcée. D'ailleurs, il y a aussi l'évolution contraire. Des enquêtes montrent que, parmi les jeunes engagés dans la finance et ce qu'on appelle la Nouvelle Economie, il y a les drogués du travail. Cela est assez troublant. D'une manière générale, cependant, il est indiscutable qu'une occupation professionnelle suffisante et une bonne ambiance de travail sont des facteurs d'équilibre humain et social.

De ce point de vue, le modèle suisse est bon. Il ménage de la souplesse avec des conventions entre partenaires sociaux dans de nombreuses branches. Ainsi peuvent se négocier, au plus près des réalités, diminutions d'horaires, améliorations de conditions de travail, mesures favorables au maintien de l'emploi. En fait, dans sa rigidité, l'initiative pour la diminution imposée à tous du temps de travail est en partie un contresens.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.