Un objet transparent existe sans être visible. Par extension, une personne transparente peut se déplacer et agir sans être vue ni inquiétée. C'est pourquoi les récits de magie regorgent de capes d'invisibilité et autres élixirs permettant de disparaître à volonté. Qu'on ne s'y trompe pas, voilà exactement à quoi nous mène la tyrannie de la transparence prônée par les grands prêtres de cette nouvelle religion. Si on les écoute, tout est bon à dire, le citoyen ou le public en général a le droit de tout savoir sur tous. C'est ainsi que le monde sera enfin nettoyé du stupre et de la fornication.

Mais à force d'être montrée, la violence devient banale. A force d'être étalée, la nudité n'éveille plus l'attention. A force d'être mis en scène, le vice s'apparente au spectacle... Ainsi, la transparence qu'on prétend salvatrice nuit plus qu'elle ne sert à l'édification des foules. Les scandales, dont l'étymologie grecque signifie la pierre qui fait trébucher, dès lors qu'ils sont quotidiennement dénoncés et non pas parcimonieusement, lorsque l'enjeu est réellement d'utilité publique, finissent par paraître ordinaires. Les consciences s'émoussent à y être confrontées en permanence et, un évènement chassant l'autre, l'accoutumance rend la turpitude d'aujourd'hui plus fade que celle d'hier. Enfin, la transparence qui dénude les corps et les âmes éveille à la fois le voyeurisme et son compère l'exhibitionnisme, certains y trouvant un excellent moyen de faire parler d'eux.

Les médias, il faut le dire, jouent un rôle pervers dans cette dérive. Dans la récente affaire Xavier Bagnoud, ils s'affirment justiciers de la vie politique mais oublient les principes élémentaires du métier que sont la présomption d'innocence, la proportionnalité de la peine et l'égalité de tous devant la loi. Il est intéressant à cet égard de comparer le traitement réservé respectivement à la présidente socialiste de la Ville de Neuchâtel et au député PDC valaisan. En effet, la scénographie des faits est étrangement semblable: un comportement privé pour le moins olé olé, un mouchard malintentionné, un journal qui révèle tout, un(e) fautif (ve) qui tient conférence de presse pour s'excuser et profiter de distiller quelques mensonges. Tapage nocturne, ivresse, injures publiques aux agents de l'ordre dans un cas; consommation de coke dans l'autre...

Pourtant, l'élue neuchâteloise a bénéficié de la mansuétude générale des gazettes tandis que le Valaisan subissait un acharnement médiatique disproportionné. Faut-il en déduire que le fait d'être homme ou femme change la perception des médias, à moins que cela tienne à l'appartenance politique? En fait de justice, et quoiqu'en pensent les représentants des médias présents sur le plateau d'Infrarouge mardi dernier, on se retrouve en plein Far West, avec tous les ingrédients d'une justice expéditive pourvoyeuse des gibets. Au lieu d'avancer, la civilisation recule. Vive la transparence!

mh.miauton@bluewin.ch

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