Un grand libéral genevois des temps que l'on n'aimerait pas croire révolus, Eric Choisy, avait coutume de dire que la réussite économique et sociale de la Suisse tenait à ce qu'elle était le pays des fortes moyennes. Il entendait par là, je pense, deux choses. Tout d'abord, que la Suisse disposait, à tous les échelons, de personnes ayant un savoir-faire garantissant non seulement des conceptions, mais aussi des réalisations de qualité. Cela rejoint l'exigence d'offrir des produits et des prestations à forte valeur ajoutée; ce qui compense le désavantage des coûts et des prix élevés en comparaison internationale.

Eric Choisy, je pense, évoquait une autre caractéristique de la Suisse. Contrairement à ce qu'il en était dans d'autres pays, la classe moyenne, chez nous, présentait une assise confortable. Cela s'exprimait par l'échelle des revenus, et par un sentiment de bonne cohésion sociale. En somme, cela démontrait, au-delà du seul baromètre des performances économiques, une réussite assez accomplie du libéralisme. Pour le dire plus familièrement, malgré la différence marquante sur la feuille d'impôts, le cadre moyen, voire l'ouvrier spécialisé ne pensait pas vivre dans un autre monde que le banquier ou le directeur général d'une chimique bâloise.

On a le sentiment que tel n'est plus tout à fait le cas aujourd'hui. Pression, vertige liés à une danse de plus en plus rapide de la mondialisation? Ambiance de compétition à outrance où la performance se paye à prix d'or? Je ne sais trop et j'attends des analyses plus fines. Mais quelques réactions m'ont frappé. Par exemple celle d'un ami qui a fait une bonne carrière dans une grande banque et qui est un fervent partisan du libéralisme économique et politique. Eh bien, lorsqu'il a appris, comme tout le monde, le salaire du PDG de Novartis et, surtout, le nombre d'années durant lesquelles ce salaire époustouflant continuerait de lui être versé s'il y avait rupture de contrat, il a clamé son indignation. Il y a une sorte de démesure, de provocation envers ceux qui sont réduits au chômage ou à des plans sociaux juste raisonnables. Et mon bouillant ami libéral pur sucre d'avertir: à la longue, avec ce genre de pratique surréaliste, on fabriquera des néocommunistes.

Excès de langage, sans doute. Mais cela fait réfléchir. J'ai toujours combattu l'idéologie de l'égalitarisme. Elle est très négative. Je ne comprends pas, en ces matières, la jalousie et l'envie et j'ai toujours pensé qu'elles inspiraient fâcheusement, et sans profit pour personne, des positions politiques agressives. Mais je crois à la richesse et à la nécessité d'un libéralisme proche de l'humain, d'adhésion et de cohésion. Je vois bien que des engrenages dépassent le cadre de nos frontières, tout en nous y impliquant. Je ne vois pas de solution hors des prises de conscience du malaise, de la provocation et du danger; soit une inflexion libre des comportements; tant des entreprises que des personnes concernées. Il faut toujours avoir à l'esprit que les acteurs d'un régime donné, dans une période de l'histoire, ont peine à sentir les premiers indices de déséquilibres; lesquels, accumulés au cours du temps, mettent ce régime en péril et préparent des secousses politiques et sociales.

Alors, pour que se perpétue, dans notre pays, et au-delà, un libéralisme de cohésion politique et sociale solidement assis sur une classe moyenne, puissions-nous concourir aux réflexions et aux actions qui influent dans ce sens.

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