Le respect de la sphère privée est-il en danger? La question se pose depuis longtemps en ce qui concerne les vedettes de cinéma, de variété ou les altesses royales plus ou moins déjantées. Des journaux sont spécialisés dans les relations ou rumeurs à leur propos. On entend parfois dire que c'est, à la fois, le sel de leur notoriété et le prix à en payer. Il est permis de répondre que, même pour ces journaux-là, et même pour ces personnalités-là, et même en tenant compte des règles du jeu collées à ceux qui vivent du spectacle, il y a des atteintes à la vie privée qui sont très choquantes.

Mais le danger doit être encore mieux perçu lorsque l'atteinte est le fait de journaux qui s'affichent comme étant sainement populaires, informatifs et que les dérapages concernent des personnalités certes, publiques, mais dont les activités publiques ne doivent rien, en principe, à l'exhibitionnisme inhérent au monde du spectacle. Soyons clairs: l'affichette récente du journal Le Matin sur la maladie dont souffre actuellement le président du Conseil national, Jean-Philippe Maitre, était vraiment choquante.

Bien sûr, l'indisponibilité présente du Genevois suscite une interrogation politique qu'il était normal de diffuser. Combien de temps un président du Conseil national peut-il demeurer absent? S'il devait renoncer à sa charge de président, jusqu'à quelle date le Conseil pourrait-il élire un remplaçant du même parti, et dès quelle date ce serait le vice-président qui prendrait le relais? Tout cela est prévu par le règlement du Conseil national et mérite d'être expliqué. Pour le reste, il devrait suffire d'apprendre que Jean-Philippe Maitre se fait soigner énergiquement, intensément, qu'il affronte l'épreuve avec la volonté, la pudeur et l'intelligence qui le caractérisent; parfaitement soutenu par sa famille. Lui-même a déclaré qu'il prendrait une décision en fonction du résultat que donnera son traitement médical.

Le respect de la sphère privée, de sa belle et noble personnalité, de sa famille imposerait d'en rester là et, comme lui, d'attendre ce qu'il en sera médicalement au terme du traitement. Tout discours alambiqué pour justifier la curiosité malsaine, l'indiscrétion, le manque de tact et de sensibilité mérite d'être dénoncé. Ce discours, on l'a entendu, par exemple, au moment de l'affaire dite Lachat, du nom d'un autre homme politique connu. Ce qui était le plus choquant était d'entendre et de voir, à la télévision, le rédacteur en chef se parer du manteau de la vertu et de l'éthique, du devoir d'information dès lors que cela concernait une personnalité publique. N'importe quoi! Sphère privée violée, faits suggérés lourdement avant vérification: laquelle finalement les démontait. En fait de vertu, un vrai journal racoleur a au moins celle de ne pas tromper sur la marchandise. On sait ce que l'on achète, ce qu'on lit et pourquoi on le lit.

En général, nous n'aimons pas juger des journalistes ni donner des leçons. A chacun ses idées, son style, son registre. Mais il y a une ligne rouge à ne pas dépasser. En Suisse romande, existait une tradition de discrétion et de respect de la sphère privée. Elle n'a pas encore tout à fait volé en éclats. Tirons le signal d'alarme en espérant que cela n'arrive pas.

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