C'était inévitable. La mort de deux guides de montagne spécialisés dans le sauvetage et le secourisme a ouvert un débat. Fallait-il que deux alpinistes éprouvés paient de leur vie la témérité d'amateurs qui n'ont eu pour premier souci que de récupérer leur matériel alors qu'ils auraient dû au plus tôt quitter des lieux menacés?

La colère, la révolte qui bouillonnent dans certains esprits sont légitimes. La montagne, comme la mer, ne pardonne pas aux blancs-becs qui la bravent. Elle exige que l'on fasse connaissance avec elle, qu'on la respecte, que l'on prenne en compte ses humeurs. L'engouement pour le risque est une réponse parmi d'autres à l'obsession d'une société propre en ordre, bouffie de sécurité et ceinturée d'assurances. Cela explique sans les justifier les actes gratuits: saut à l'élastique, ski hors-pistes, courses en solitaire dans les quarantièmes rugissants et ascensions les plus périlleuses sans préparation ni précautions. Consciemment ou non, des êtres jeunes courent tous les dangers pour échapper à la robotisation. D'autres fument des pétards, forcent sur la bouteille, se défoncent en «boîte» et chevauchent leur motocyclette dans les déserts africains. L'animal raisonnable a horreur du vide d'existences sans relief.

Les aventuriers puisent sans le savoir aux mêmes sources que ceux qu'une avalanche fauche dans l'accomplissement de leur mission de sauveteur. Nicolas Gaspoz et Edouard Gross ne nommaient jamais la Camarde si fréquemment croisée. Ils n'ignoraient pas qu'elle les guettait, eux aussi; qu'elle essayerait un jour peut-être de surprendre dans l'exercice de leur superbe tâche ces deux-là qui, avec d'autres, s'acharnaient à soustraire à sa faux d'infortunés grimpeurs. Ils avaient choisi de la braver. Ils n'avaient pas la parole tendre quand ils évoquaient ces tartarins à la gomme qui se croient devenus sherpas himalayens après avoir acheté un équipement dans un magasin de sports. Ils enrageaient devant de prétendues audaces et les journalistes qui les célébraient en prenaient pour leur grade.

Sur un point ils ne transigeaient pas: «Y aller» quand il y avait encore la plus mince chance de sauver une personne en danger. «Y aller» d'abord et se poser ensuite seulement des questions sur l'irresponsabilité éventuelle de celles et ceux qu'ils ramenaient dans la plaine. Ils savaient qu'on ne pourrait indéfiniment tolérer que des inconscients prennent glace et rochers pour terrain de jeux, qu'on ne met pas sans permis de conduire des gens au volant d'une voiture et qu'on ne pilote pas un avion sans un apprentissage. Ces discussions, ils les avaient. Mais, sans qu'ils se prennent pour le Christ, leur cœur leur disait qu'on ne livre pas sa vie uniquement pour les sages, les prudents, les experts mais, aussi – et surtout – pour les égarés, les casse-cou, les cerveaux brûlés, les irréfléchis. Plus que ceux-là, ceux-ci avaient besoin qu'une main leur soit tendue. Qu'on ne juge ni ne condamne ce qui est le sens de la mort de deux sauveteurs!

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