Le décès de Hussein de Jordanie a donné lieu à un raz de marée d'éloges les uns plus appuyés que les autres. Loin de nous l'idée que ces compliments soient immérités: le courage physique et moral du roi, son savoir-faire politique et sa hauteur de vue étaient hors du commun, face à des défis pratiquement insurmontables. Dans d'autres régions du globe, l'on ne féliciterait pas forcément un chef d'Etat qui aurait perdu la partie occidentale du territoire national, conduit une guerre civile meurtrière et provoqué l'isolement économique du pays pour avoir pactisé avec un dictateur ayant envahi un Etat voisin. Mais pour son malheur, la Jordanie se trouve au Moyen-Orient, et le règne de Hussein est, à juste titre, jugé à l'aune des difficultés de la région. Précisément pour cette raison, de nombreux doutes ont été soulevés quant à la possibilité pour le roi Abdallah, de poursuivre l'œuvre de son père.

Certes, Abdallah n'a pas été préparé à son métier de roi, n'ayant été désigné prince héritier qu'en janvier; mais Hussein, à son propre avènement, sortait à peine de l'adolescence. Certes encore, la dépossession du prince Hassan du titre de prince héritier, et la non-attribution de ce titre au prince Hamza risquent de semer la discorde: ce sera l'une des premières épreuves du nouveau roi que de prévenir d'éventuelles dissensions. La désignation de Hamza comme héritier le jour même de l'avènement du roi Abdallah illustre l'importance attachée à cette dimension. Certes enfin, personne ne saurait dire si Abdallah bénéficiera de la combinaison de chance «la Baraka» et de qualités humaines qui caractérisaient son père.

Face à ces interrogations, le nouveau roi dispose d'une carte maîtresse et peut-être d'un joker. L'atout-maître, c'est la connaissance et la reconnaissance de l'armée, et notamment les éléments clés que sont le commandement des forces spéciales et la garde royale. Dans ce domaine, le fils commence son règne nettement mieux armé, si l'on ose dire, que son père: le roi Hussein avait dû batailler pendant plusieurs années contre une partie de l'armée, influencée par les idées républicaines du panarabisme nassérien. Le fait d'avoir une femme palestinienne est un autre «plus» dont le nouveau souverain pourra jouer vis-à-vis d'une population en majorité d'origine palestinienne.

Le joker éventuel, c'est la possibilité qu'a le roi de normaliser les relations avec l'Arabie saoudite. Celle-ci n'avait pas pardonné à Hussein d'avoir pris le parti de Saddam lors de l'invasion du Koweït; depuis lors, la Jordanie est coupée économiquement du royaume saoudien, forçant Amman à rester tourné vers Bagdad au plan économique. Le ressentiment saoudien sera d'autant plus difficile à dissiper qu'il se nourrit à une source plus ancienne, à savoir le fait que la Jordanie est gouvernée par la dynastie hachémite chassée de La Mecque par les Séoud après la Première Guerre mondiale. Le roi Abdallah a pour lui de n'être en rien lié à la décision de son père d'avoir été solidaire de Saddam Hussein. Un réchauffement des rapports entre les deux royaumes donnerait à la Jordanie un oxygène bien nécessaire à une économie mal en point.

Les écueils que le roi Abdallah devra éviter sont trop nombreux pour être énumérés ici. Retenons seulement que les moyens dont dispose le nouveau monarque sont moins médiocres qu'il n'y paraît à première vue. Pour la paix de la région, il faut espérer qu'il saura en faire bon usage. n

*Président du Conseil de fondation du Centre de politique de sécurité de Genève.

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