Ce qui se passe avec l'affaire des caricatures pose question à chacun sur les notions d'identité, de valeurs prioritaires, de respect et de tolérance. Voilà qui m'amène à réagir ici à la première personne. Je n'ai jamais aimé ce qui blesse et offense inutilement, tout en voulant un espace libre pour l'impertinence. J'aime la vivacité du débat d'idées, tout en sachant que la liberté d'expression, chez nous, n'est pas illimitée.

C'est de cette limite que je veux parler. Lors d'une émission Infrarouge de la télévision romande, Tariq Ramadan revendiquait sa nationalité suisse mais disait que l'Europe occidentale avait changé; qu'elle devait prendre en compte la présence musulmane, donc sa sensibilité et s'adapter à cette situation nouvelle. Tout est dans le relativisme ainsi distillé.

Tariq Ramadan déteste qu'on lui rappelle son gros zeste de relativisme culturel à propos de la lapidation des femmes dans certains pays musulmans. Eh bien, non. Tout titulaire d'un passeport suisse doit trouver cela horrible et taxer les juges et autres exécuteurs du genre de criminels contre l'humanité: un point c'est tout. Pour nous, caricaturer Mahomet est critiquable; lapider ou même confisquer la liberté est criminel.

Mais allons au plus quotidien. Apprendre à vivre ici avec les musulmans et leur sensibilité? Cela veut-il indiquer que, peu à peu, il faudra accepter ce qui est contraire à nos conquêtes politiques? Devoir des piscines publiques d'offrir des moments pour les bains réservés aux hommes, puis aux femmes? De laisser des enseignantes venir voilées, et des élèves aussi? A l'hôpital également, maris toujours présents? Et offrir des classes non mixtes? Et, pourquoi pas, des bus avec des places réservées? Et, naturellement, sous des pressions telles qu'on les a déjà connues, interdire toute pièce de théâtre, tout film qui froisserait ladite sensibilité?

Je suis pour un comportement de respect envers les nombreux musulmans de Suisse; pour leur permettre de vivre entre eux leur foi. Mais, sans même parler de réciprocité de la part des pays musulmans, qui n'existe pas et pour laquelle nos Ramadan et autres ne se battent jamais, je crois à la nécessité de refuser et de dénoncer une pente du relativisme vis-à-vis de nos repères fondateurs: au nom de «l'apprendre à vivre avec la sensibilité musulmane».

Si nous ne disons pas halte maintenant, si nous n'exigeons pas des musulmans dans nos pays le respect des conditions d'une large liberté d'expression, même choquante, d'égalité, de laïcité dans la vie publique, de non-intervention étatique, sauf motif impérieux, dans la création privée, nous risquons de n'être un jour plus qu'un champ clos où s'affronteront mosquées, clochers et synagogues.

Nous n'avons pas cheminé douloureusement durant vingt siècles pour glisser vers une telle régression. Mahomet ou non: c'est à ceux qui vivent et profitent de notre démocratie, sur notre terre de liberté, d'apprendre et de respecter les règles du jeu pour vivre ensemble. Sur ce point, demeurons d'une fermeté sans faille.

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