Suivre Roger Federer et Stan Wawrinka à l’Open d’Australie est un plaisir et une chance mais c’est aussi un travail, qui se pratique selon des règles, usages et rituels très précis. A la grande différence du football, les stars du tennis restent très accessibles pour les médias. Après chaque match, elles doivent se présenter en conférence de presse, d’une durée d’une quinzaine de minutes environ. Alors qu’un Shaqiri peut traverser toute une Coupe du monde sans jamais parler à la presse, un Federer donne en moyenne cinq à dix interviews durant un tournoi du Grand Chelem. L’année de sa dernière victoire à Melbourne, en 2018, il vint devant les micros après chacun de ses sept matchs, plus une fois avant le début du tournoi, une fois avant la finale (il avait deux jours de pause) et une dernière fois au lendemain du tournoi pour une sorte de bilan final.

Les conférences de presse sont organisées en deux parties: d’abord en anglais, puis dans la langue du joueur pour la presse de son pays. Wawrinka répond en français, Belinda Bencic en allemand, Federer indifféremment dans les deux langues. Les journalistes francophones ou germanophones peuvent assister à ces échanges mais seuls les Suisses ont, en théorie, le droit de poser des questions. Comme personne ne comprend le suisse-allemand, les places de devant sont laissées aux journalistes suisses et leurs confrères anglophones s’éclipsent à la fin de la première partie.

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La séance est prolongée d’une courte interview pour les radios (qui ont besoin d’une citation synthétique et si possible autoportée), selon le même protocole: l’envoyé spécial de la RTS pose deux ou trois questions, et ses confrères français ont le droit de reprendre le «son». Chacun préférerait bien sûr avoir une interview exclusive ou que les concurrents ne puissent pas exploiter la réponse à sa question géniale, mais tout le monde admet ce modus vivendi comme un compromis acceptable.

Observateur puis journaliste

Certains journalistes, dont celui du Temps, sont membres de l’International Tennis Writers Association (ITWA), un cercle de journalistes spécialisés. On y entre par cooptation, contre paiement d’une petite cotisation annuelle. Adhérer à l’ITWA donne droit à quelques menus privilèges, comme une place assurée en tribune de presse (parfois trop petites lors des gros matchs), la possibilité d’acheter quelques places (au tarif public) à Roland-Garros et de participer à une tombola pour avoir le droit d’acheter quelques places (toujours au tarif public) à Wimbledon, mais surtout à un petit signe distinctif sur l’accréditation qui permet d’accéder aux zones de repos des joueurs.

Entrer dans le players' lounge est idéal pour rencontrer les personnalités les plus influentes du tennis: joueurs, coachs, agents, dirigeants. Mais le journaliste n’est ici que toléré et il doit agir avec doigté, pour savoir quand et comment il peut être autre chose qu’un observateur. Ici plus qu’ailleurs, il prend conscience que les rapports avec les joueurs sont très codifiés et fonctionnent sur une sorte de pacte de non-agression sélectif. Il y a le lieu et le moment pour poser les questions qui fâchent. Pour n’avoir pas respecté ces règles, qu’il ne maîtrisait pas, un journaliste suisse a récemment créé un incident, mineur selon sa perception mais grave aux yeux du joueur et du directeur du tournoi, lequel voulut retirer les accréditations de l’ensemble du média concerné.

Ces accords tacites sont constamment renégociés par l’ITWA avec les organisateurs et les joueurs. Certains directeurs de tournoi souhaiteraient n’établir qu’une seule distinction, entre détenteurs de droits (ceux qui payent pour diffuser les images ou commenter les matchs en direct) et non-détenteurs de droits (la presse écrite, qui ne paye pas sa place). D’autres sont encore persuadés que la presse écrite amène autre chose, qui n’est pas qu’un flux d’images ou d’informations. C’est pour cette raison que la Fédération française de tennis soutient un prix journalistique pour des articles écrits durant Roland-Garros, prix que Le Temps a remporté en 2019.