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A Paris, la Suisse n’existe toujours pas

CHRONIQUE. Emmanuel Macron arrive à Berne pour sa visite d’Etat. Le sujet passionne les Suisses. Mais pas le débat français, il faut bien l’avouer

Emmanuel Macron et Alain Berset à New York en 2018. — © PETER KLAUNZER / KEYSTONE
Emmanuel Macron et Alain Berset à New York en 2018. — © PETER KLAUNZER / KEYSTONE

Résident de la République

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C’est peu dire que la visite d’Etat d’Emmanuel Macron en Suisse ne passionne pas les foules parisiennes. Au moment de publier cet article, la veille de l’arrivée du président français à Berne, les médias hexagonaux n’ont pas vraiment commencé à en parler alors que la presse romande (moi compris) en frétille depuis des semaines. Dans l’engouement qui entoure cette visite, l’asymétrie est criante. Et il est intéressant d’en analyser les raisons.

Certes la Suisse a huit fois moins d’habitants que la France. Certes la Suisse romande en a 30 fois moins. Certes la Suisse ne pèse pas bien lourd stratégiquement et est relativement isolée dans ce monde de tensions. Certes nous sommes les enfants d’une langue et peut-être d’une culture qui trouve son cœur à Paris. Ce qui fait de nous les rejetons de la France, peut-être bâtards, sans aucun doute émancipés, mais bien en position de subir (plus ou moins volontairement) un certain paternalisme.

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Mais il n’y a pas que ça. Le manque d’intérêt n’est pas purement chiffré, purement rationnel. La France se passionne pour les déplacements présidentiels quand ils ont lieu au Qatar, en province ou même au Kazakhstan. C’est que le débat français adore ce qui secoue et ce qui brille, les Belges flamboyants ou les émirs polémiques l’intéressent bien plus que nos consensuelles montagnes et nos lacs qui font si peu de vagues.

Et surtout Paris veut être des plus grands de cette planète. Elle se passionnera pour les rencontres au sommet, les puissants qui vivent et se réunissent dans de gigantesques palais, le prestige de la majesté. La France s’intéresse au monde, pas nécessairement au voisin que nous sommes. Surtout si ces voisins ne font pas de bruit. Le côté discret voire humble de la politique et de la diplomatie suisses, plus largement de la culture helvétique en général, est incompréhensible pour les Français. Cette manière de vivre et de communiquer est aux antipodes de la leur.

Résultat: ils connaissent très mal notre pays. Et les régions frontalières (périphériques diront certains) avec lesquelles nous avons des échanges très importants ne nous aideront pas à être reconnus à Paris. Dans ce pays hyper-centralisé, seule la capitale compte, y compris pour les carrières des politiciens locaux. On voit mal Laurent Wauquiez, le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, si intimement liée à l’Arc lémanique, faire remonter à Paris l’intérêt pour son voisin suisse.

Lire également: L’Europe, un fil rouge pas si paradoxal pour la visite d’Emmanuel Macron en Suisse

L’intelligentsia parisienne nous regarde donc peut-être de haut, ou alors nous passons tout simplement sous son radar. Mais sait-elle que, malgré notre petite taille, nous sommes sur le podium des investissements de la France et vers la France? Un partenaire commercial majeur au potentiel énorme, au vu du dynamisme de l’économie suisse. Du côté de l’Elysée, en tout cas, on semble s’en être rendu compte et on joue le jeu de cette visite d’Etat. Si la diplomatie suisse n’a pas peur d’avouer qu’elle s’est pliée en quatre pour qu’Emmanuel Macron daigne accepter l’invitation, la présidence et la diplomatie françaises agissent désormais avec la politesse requise, en mettant en place les démarches habituelles d’une visite d’Etat, même si le programme se fait a minima et est très centré sur la vision macronienne et française de la région (la question européenne, les investissements en France, le CERN, qui est aussi français).

Les médias et le débat public, eux, ne réagissent donc pas trop. Reste à savoir si c’est grave. Pas nécessairement. Les Français s’intéressent davantage à la Belgique ou au Qatar, grand bien leur fasse. Les investisseurs et les milieux économiques, eux, savent où se passent les choses. Et la Suisse continue à plutôt bien s’en sortir, y compris dans ses échanges transfrontaliers. Sans aller jusqu’à dire «pour vivre heureux vivons cachés», on peut affirmer que l’essentiel est sauf.


Retrouvez notre dossier complet sur la visite d’Emmanuel Macron en Suisse

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