Le Temps: Votre thèse, c'est qu'il y a une crise des classes moyennes en France. De quoi s'agit-il?

Louis Chauvel:C'est d'abord la raréfaction des chances de mobilité ascendante et les risques accrus de déclassement. Sa cause centrale est l'effondrement de la société fordiste des années 1960-1970, qui impliquait l'existence d'une grosse classe moyenne homogène et un bon niveau de rétribution des savoirs intermédiaires. Cette crise entraîne une profonde déstabilisation qui est implicite, ou du moins pas très visible.

- Mais ce phénomène a des implications bien réelles sur la vie des gens?

- Oui, elles apparaissent lorsqu'on procède à ce que j'appelle une analyse dynamique générationnelle des systèmes de classe. Le taux de pauvreté en France n'a pas varié depuis vingt-cinq ans. Mais, dans les années 1980, les pauvres étaient vieux, et leur nombre était en diminution. Aujourd'hui, les pauvres sont jeunes: c'est une pauvreté qui a un avenir, qui est en train de se développer. On constate une dynamique opposée dans les classes moyennes: elles sont composées de plus en plus de seniors, qui bénéficient de l'Etat providence de type fordiste et d'un accès massif aux retraites publiques. Chez eux, le degré d'inégalité et le taux de pauvreté baissent.

- Pour leurs enfants, en revanche, l'avenir est compromis...

- A la fin des années 1960, un bac suffisait pour devenir instituteur. Aujourd'hui, il faut quatre années d'études supérieures, plus un concours, plus deux années dans un centre de formation des enseignants. Les gens qui avaient 20 ans en 1968 ont pu rentrer dans le tiers supérieur des revenus. Leurs enfants, au contraire, ceux qui sont nés entre 1965 et la fin des années 1970, doivent patienter des années et bénéficier de plus en plus longtemps du soutien de leurs parents.

- Quelle est votre définition des classes moyennes?

- Ce n'est pas une appellation d'origine contrôlée. D'un côté, on peut dire qu'il s'agit de 5% de la population, définition restrictive limitée aux catégories libérales extrêmement qualifiées. De l'autre, la définition la plus large inclut 75 à 80% de la population française, avec 15% d'exclus, en bas, et 3% d'élites, en haut. Je retiens pour ma part la définition large mais en tenant compte de la complexité des classes moyennes qui sont plurielles. Les classes moyennes intermédiaires sont aujourd'hui l'enfant malade du développement social.

- Comment expliquer cette panne de l'ascenseur social?

- La société française est très fortement corporatiste au sens de l'Etat providence. En cas de ralentissement économique, on protège ceux qui sont déjà installés. Les jeunes, les femmes, les immigrants se trouvent ainsi rejetés hors du cercle protégé. Les nouvelles générations paient pour le maintien du bien-être des premières générations du baby-boom. Cela s'observe très bien dans la dynamique des salaires. En 1977, il y avait 15% de différence entre les salaires à 30 ans et ceux à 50 ans. Aujourd'hui, c'est 40%. Autre spécificité française, son système éducatif: il est très fortement déconnecté du monde du travail. Dans les années 1980, on a préféré donner massivement des diplômes plutôt que s'intéresser à savoir ce qu'on pourrait faire avec ces diplômes. Ce sont ces jeunes diplômés-là qui ont le plus massivement payé pour la crise économique.

- Ces jeunes ont exprimé leur ras-le-bol lors des manifestations anti-CPE (le contrat première embauche proposé par Dominique de Villepin) au printemps 2006. Exclus de l'Etat social, ils ne le remettent toutefois pas en question. Un paradoxe français?

- La difficulté des classes moyennes a nourri la résistance au CPE. En même temps, une partie des jeunes participent à leur propre difficulté, c'est-à-dire à la non-réformabilité d'un système qui les victimise. Résultat: six mois après l'abandon du CPE, les jeunes rentrent dans le monde du travail avec un taux de chômage similaire à celui qui prévalait il y a douze mois. Les jeunes auraient pourtant intérêt à de profondes mutations à l'intérieur du monde du travail. Leur intérêt aurait été de négocier en échange du CPE de vraies avancées en matière d'investissement public de façon à améliorer la relation entre diplômes et monde du travail par un meilleur fonctionnement des universités par exemple.

- Ce qui frappe, c'est cette angoisse envers l'avenir.

- Il y a une profonde incompréhension des jeunes sur leur sort. Ils ne comprennent pas qu'ils sont une variable d'ajustement dans un système social qui les opérationnalise plus qu'il n'organise une transmission de ce système vers les nouvelles générations.

- C'est la crainte d'un modèle social qui s'écroule...

- C'est l'explosion du mythe de la classe moyenne de plus en plus égalitaire, de plus en plus homogène, de plus en plus centrée autour du salaire médian. C'est aussi une explosion générationnelle. Les personnes qui ont organisé l'Etat providence il y a trente ans ont tout mis en œuvre pour préserver leurs propres intérêts. Dans le même temps, il y a eu des réformes des dépenses publiques, mais là encore au détriment des nouveaux entrants. Conclusion: les nouvelles générations ont été tout à la fois victimes d'un faux socialisme qui a oublié ses propres enfants et d'un faux libéralisme qui est resté un système de rente pour des générations plus anciennes.

- Vous parlez de déliquescence inéluctable des classes moyennes. Pourquoi?

- On est au tout début de l'extension de plusieurs tendances fortement inscrites. Les jeunes qui paient aujourd'hui pour un Etat providence à la dérive sont téléguidés pour être des pauvres à l'horizon de 2030-2040. Plusieurs facteurs l'expliquent au nombre desquels la démographie et les effets de la mondialisation. Ces problèmes sont devant nous, et seul un profond changement des mentalités, de l'organisation sociale et de direction peut permettre de modifier cette trajectoire.

- La précarisation des classes moyennes est un phénomène général en Occident. Quelles sont les solutions ailleurs?

- Il y a le modèle nordique: construire un Etat providence stable sur le long terme qui bénéficie aussi à la nouvelle génération. Cette réflexion remonte aux années 1990. La Suède a trouvé un compromis. Il y a certes plus de précarité, plus de risques, mais mieux partagés. En échange, tout le monde dispose d'une vraie place dans le monde du travail. Il y a un peu plus d'inégalités que naguère, mais la Suède est parvenue à maîtriser l'ouverture des salaires et des revenus dans un cadre méritocratique sans créer une poche d'exclusion massive et sans une explosion des classes moyennes qualifiées. Le tout en se spécialisant sur des productions technologiques et de services de pointe au niveau mondial. Les Etats-Unis ont choisi une orientation totalement différente: ils ont fait sauter la classe moyenne intermédiaire, mais en même temps la classe moyenne supérieure n'a cessé de s'enrichir: l'ascenseur social fonctionne. La France a raté la réforme sur les deux tableaux. Elle ressemble de plus en plus à l'Argentine et se montre incapable de rebondir. La Suisse a mieux aménagé son marché du travail, qui est beaucoup plus qualifié, et sa croissance scolaire est mieux maîtrisée à long terme, avec une croissance régulière et sans à-coups. Mais un fait demeure: tout le monde n'aura pas sa place au sein des classes moyennes et supérieures. Cela produit un grand risque politique de désocialisation. Beaucoup de démocraties éclairées seront obligées de composer avec un peuple de plus en plus anxieux, inquiet et difficile à intégrer dans le cadre d'une démocratie humaniste et stable.

A lire: Louis Chauvel, «Les Classes moyennes à la dérive», Ed. du Seuil, 109 p.

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