L'économie est têtue, et si l'on doutait encore de son pouvoir d'émiettement du politique, la Russie est là pour en fournir le triste rappel. Six mois à peine après sa nomination, Sergueï Kirienko passe à la trappe, limogé par un Boris Eltsine dont la conduite erratique confirme les pires craintes sur le devenir politique russe. En réalité, c'est moins le président qui a eu raison du jeune technocrate mis en place au printemps que l'effondrement du système financier, précipité par une crise dont les autorités n'ont pas su prévenir les effets, ni assumer les conséquences.

Soyons justes: la Russie n'est pas seule à être frappée d'apoplexie politique face aux chocs qui secouent l'économie mondiale. Avant elle, le Japon a vu tomber son premier ministre à la suite du yen.

Des pans entiers du gouvernement thaï ont payé l'écroulement du bath et de la richesse thaïlandaise. Suharto lui-même, prétendu indestructible, s'est noyé lorsque l'économie indonésienne a pris l'eau.

Les hommes changent mais les réalités leur résistent. Dans le cas russe, elles sont lugubres. Le système bancaire est en état de faillite virtuelle, et de nombreuses banques pourraient bientôt être placées sous tutelle de la Banque centrale. Le système fiscal est gangrené: les entreprises d'Etat ne paient pas leurs dûs, les richissimes «capitalistes» pas davantage, ce qui empêche le paiement des salaires de milliers d'employés d'Etat, acculés à une misère qui les fait regretter le système soviétique. Les réseaux du pouvoir économique et financier sont accaparés par les mafias, alors que l'injustice sociale prend des dimensions effroyables. Le sentiment national, enfin, est humilié par une dévaluation du rouble ressentie comme une injuste punition après des années de sacrifices, consentis au nom du «rouble fort» sur lequel les autorités avaient tout misé.

L'affaiblissement de Boris Eltsine, dont l'opinion russe ne supporte plus les foucades ni les apparitions de vieillard labile, pousse le régime en des extrémités pathétiques. Le choix de Viktor Tchernomyrdine, limogé il y a six mois, en dit long sur la perte de contrôle du président sur les jeux du pouvoir, que s'arrachent désormais quelques barons et une oligarchie de puissants financiers, obsédés par la sauvegarde de leurs intérêts, conquis au gré de privatisations douteuses et de pillages indignes.

Or, chacune de défaites des gouvernements successifs diminue les chances d'une transition apaisée vers le paradis libéral qui fut promis au pays après la chute du Mur. Aussi longtemps que l'Ouest payait, la cause de l'ouverture trouvait des munitions pour l'emporter. Mais la pompe à finances extérieures est bel et bien asséchée. Le dernier des soutiens en date, celui du FMI, n'a pas réussi à faire tenir la fragile digue qui protégeait le rouble et la Bourse de Moscou. Plus personne, aujourd'hui, n'ira miser un kopek sur la Russie et les deux alliés les plus riches de Boris Eltsine ne sont guère en position de lui porter secours, qu'il s'agisse de Bill Clinton, assiégé par l'affaire Lewinsky et par les menaces de guerre sainte surgies de l'islam radical, ou de Helmut Kohl, entré dans une campagne électorale difficile.

Sans l'argent étranger qui la couvrait d'illusions, la Russie découvre, nue, que la pire des épreuves l'attend dans sa jeune épopée libérale. On en a froid pour elle, car l'histoire a rarement indiqué que de tels bouleversements allaient au profit de la démocratie et de la paix civile.

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