Editorial

CICR: apprendre de l’histoire

EDITORIAL. «Le Temps» s’est plongé dans les archives du CICR. Retour aux années de la guerre froide, une période qui n’est pas sans échos aujourd’hui

De la Grèce à Cuba, en passant par le Yémen, le Biafra et l’Irlande du Nord, les archives récemment déclassifiées du CICR et datant de 1966 à 1975, regorgent d’informations inédites. «Le Temps» s’est intéressé à cinq affaires emblématiques.

Plonger dans les archives du Comité international de la Croix-Rouge offre un privilège de choix: celui d’entrer sans intermédiaire dans l’histoire de l’humanité. Des documents vieux d’un demi-siècle mettent en lumière la fragilité de la condition humaine et l’engagement remarquable de délégués qui consacrent leur vie à venir en aide aux victimes de conflits. A travers les comptes rendus de débats parfois houleux qui ont animé le Comité, on découvre ce qui a forgé l’une des organisations phares de l’humanitaire.

La difficulté de s'affranchir des contingences de la guerre froide

De la Grèce à l’Irlande du Nord, de Cuba au Yémen en passant par le Biafra, les dernières archives déclassifiées du CICR couvrant la période de 1966 à 1975 révèlent les difficultés qu’a rencontrées l’institution pour s’affranchir des contingences de la guerre froide. Au cours de ces années, la rivalité entre les deux superpuissances soviétique et américaine bat son plein. Elle est omniprésente dans le processus de décolonisation, en particulier en Afrique.

Le CICR l’apprend à ses dépens: négocier un accès aux détenus politiques incarcérés par le régime de Fidel Castro, arrivé au pouvoir au début de 1959, deviendra vite très compliqué, voire impossible. Qu’elle le veuille ou non, l’institution genevoise est perçue par La Havane comme une excroissance du système capitaliste occidental. Le CICR en a conscience et espère se départir un jour de son étiquette «occidentale».

Des problèmes qui trouvent un écho aujourd'hui

Les archives du CICR montrent aussi que nombre de problèmes d’antan trouvent toujours un écho à notre époque. Dépassé par la tournure du conflit qui éclate en 1967 entre le Nigeria et la province sécessionniste du Biafra, le CICR doit se rendre à l’évidence: il ne parviendra pas à gérer seul les énormes problèmes de logistique pour acheminer des denrées alimentaires à des millions d’affamés. Il devra accepter de nommer un commissaire général, l’ambassadeur August Lindt, parachuté par Berne, pour prendre les commandes de l’opération. Aujourd’hui, avec un budget de plus de 2 milliards de francs, le CICR nourrit l’ambition louable d’accomplir un travail plus systémique, mais encourt un risque: celui d’embrasser un nombre d’activités qui pourraient un jour le dépasser.

Le Biafra ou la dictature des colonels en Grèce ont enfin rappelé la vulnérabilité de la communication du CICR. Depuis, ce dernier a certes beaucoup investi dans ce secteur, mais une question récurrente demeure: jusqu’où doit aller sa politique de confidentialité, qui charpente sa doctrine ainsi que son identité? Pour l’ex-président Léopold Boissier, parfois opposé aux autres membres du Comité, la confidentialité devait être totale. Cette politique est souvent mal comprise. Le récent bombardement d’un bus transportant des enfants au Yémen a bien suscité une réaction d’effroi chez le président du CICR. Mais il n’a donné lieu à aucune condamnation publique de la coalition responsable de ce massacre, pilotée par Riyad et Dubaï, ou d’un acte violant gravement le droit international humanitaire.

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