A deux jours de la Journée internationale des femmes de 2020, il vaut la peine de remonter à ses sources en Suisse, au début du XXe siècle. Dix ans avant que la révolution de 1917 n’arrive en Russie – avec des ouvrières et des ménagères dans la disette d’un empire en déliquescence depuis le début de la Grande Guerre qui descendent dans les rues de Petrograd – les mouvements syndicaux n’étaient déjà pas «l’apanage des hommes», comme l’expliquait 24 heures en 2012.

Les femmes stigmatisées

«Souvent stigmatisées pour leur participation» aux manifestations de mécontentement, les femmes furent par exemple «les instigatrices d’une grève à la fabrique de cigares Vautier d’Yverdon, en mai 1907». Fermée par British American Tobacco en 1975 qui l’avait rachetée quinze ans auparavant, la plus ancienne et plus importante manufacture de tabac vaudoise s’était étendue de Grandson à Yverdon en 1858, où apparurent les premières machines à fabriquer des cigarettes en 1893. Industrie aujourd’hui en déliquescence, mais qui a longtemps fonctionné dans la Broye et le Nord vaudois avec des «petites mains» en majorité féminines.

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A cette époque, «l’opinion publique, hostile aux grévistes en général, se montre particulièrement dure envers les femmes». La Gazette de Lausanne du 30 mai 1907 fustige les ouvrières en grève qui ont la prétention de continuer d’amener leurs enfants à la crèche, alors que cette dernière est faite pour celles qui travaillent. Mais comme cette presse-là est jugée bourgeoise, on l’envoie au diable, et l’on appelle déjà à la révolte contre la «double journée».

«Tout commence, comme le racontait La Liberté en 2014, lorsque, début mai, des ouvrières tentent de créer un syndicat.» En représailles, leur patron, Henri Vautier, licencie sept travailleuses le 23 mai: «Depuis quelque temps, […] quelques [ouvrières] circulaient dans les ateliers avec des listes et forçaient plus ou moins les autres à signer comme quoi elles s’engageaient», lit-on dans un rapport de police cité par l’historien Claude Cantini. Le soir même, un secrétaire ouvrier négocie le réengagement des ouvrières remerciées, comme le résumera à la une le Journal de Genève une semaine plus tard, certain et rassuré que les autorités sauraient «sans doute faire cesser rapidement cette agitation».

Un événement emblématique

Et effectivement, le lendemain, les cigarières reprennent le travail. Mais les braises se ravivent au moment de parapher la convention: elles «refusent de signer un accord qui prévoit une restriction drastique des droits syndicaux» et reprennent la grève. Elles ne se doutaient pas qu’en 1980, à l’occasion du centenaire de l’Union syndicale suisse (USS) et alors que la défense du droit des femmes n’en était encore qu’à ses balbutiements, leur combat accéderait au rang d’un événement emblématique et fondateur de la défense des Suissesses, dussent-elles encore supporter une imagerie un brin surannée trois ans après l’instauration officielle, par l’ONU, de la Journée internationale des femmes:

La grève chez Vautier, à l’époque, sort rapidement de son cadre. Toute la population s’en mêle, l’armée arrive en renfort pour contenir la grogne. «Les têtes s’échauffent peu à peu, écrit la Gazette du 30 mai, […] des incidents assez vifs ont nécessité l’intervention de toute la police locale assistée de la troupe actuellement en caserne à Yverdon […]. C’est encadrées par des soldats que les cigarières restées au travail ont dû rentrer à l’atelier […]. Une foule compacte faisait la haie, d’où partaient des huées et des insultes à l’adresse de la troupe. Des pierres ont été lancées. Un Italien a été arrêté pour insultes aux soldats. Un autre individu, Allemand ou Suisse allemand, a frappé d’un couteau un soldat, qui a pu éviter en partie le coup, et s’en tire avec une estafilade à la main.»

Cinq francs d’amende

«Les sept licenciées sont menacées d’emprisonnement et condamnées plus tard à une amende de 5 francs», «qui représente le revenu de deux à trois journées de travail», précise l’historienne Nadia Lamamra. «Un ultimatum patronal met fin au conflit après huit jours de grève, et 57 ouvrières sont finalement licenciées.» Un conflit qui «illustre le début de l’organisation syndicale féminine», aux yeux de Patrick Auderset, historien du mouvement ouvrier.

«Les ouvrières syndiquées possèdent, depuis le 1er mai, leur propre journal», L’Exploitée, l’«organe des femmes travaillant dans les usines, les ateliers et les ménages». C’est un périodique romand fondé par la Bernoise Margarethe Faas-Hardegger, militante, anarchiste, syndicaliste, pacifiste, féministe et pour la liberté sexuelle, première secrétaire féminine de l’USS. On y lit trois mois plus tard: «Camarades, […] les cigares Vautier sont boycottés. Demandez les cigares Helvetia de la coopérative de production des grévistes!» Une dizaine d’ouvrières renvoyées ont créé une coopérative de cigarettes…

… Les conditions y sont meilleures qu’ailleurs, on y travaille seulement neuf heures par jour

Deux ans et demi plus tard, alors que ces événements étaient déjà presque oubliés et le boycott levé, la grève de mai 1907 donna lieu à de furieuses réinterprétations bourgeoises, minimisant le conflit de la manière dont le font habituellement les syndicats patronaux – en désignant une petite masse de furieux extrémistes déconnectés de leur base, comme on peut le lire dans la Gazette du 13 janvier 1910:

Mais la grève de 1907, bien avant celles de 1991 et de 2019, demeure un symbole fort. Avant elle, on ne demandait aux femmes que de se taire et elles obéissaient, mutiques. Il faudra vraiment attendre les années 1980 pour qu’atterrissent sur la place publique les questions de protection de la maternité, de sécurité de l’emploi, de l’égalité salariale et du droit au congé payé pour soigner un enfant malade. Par exemple.


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