Les dernières Journées de Soleure ont mis en exergue une querelle d'orientation sur l'avenir du cinéma suisse. Médias, profession et pouvoir politique se sont agités autour d'une polarité popularité et qualité versus diversité. Sans vouloir nier le potentiel et le besoin de réformes, il me semble pourtant qu'un certain nombre de fondamentaux viennent complexifier ces deux positions.

Peut-on réellement parler d'un cinéma suisse qui aurait une couleur spécifique ou qui serait un mouvement esthétique identifié? A l'exception du documentaire, j'en doute fort. Ne devrait-on pas parler d'un cinéma suisse en Suisse romande et d'un cinéma suisse en Suisse alémanique? Peut-on considérer comme un tout ce qui est très loin d'en être un, ce que public, créateurs et faiseurs d'opinion considèrent comme un film de qualité ou même un film populaire?

Il me semble que les conditions culturelles et sociologiques dans lesquelles des films sont conçus, produits, distribués et perçus en Suisse romande n'ont tout simplement rien à voir avec celles de Suisse alémanique. On peut même dire que ces différences se creusent en termes de moyens et de résultats, et qu'elles sont en grande partie irréconciliables en termes de besoins et de goût.

Je le pose comme un axiome: en matière de création culturelle, la Suisse romande est le centième département français. C'est Paris qui donne le ton. Tous les regards sont tournés vers la capitale. Quel Romand (spectateur, critique, créateur) n'admettrait pas que la création française contemporaine - du Prix Goncourt à Charles Trenet, en passant par Libération - représente un point de référence incontournable? Et que, plus ou moins inconsciemment, il juge la création d'ici à cette lumière?

Un tel état d'esprit est peu présent de la vie culturelle alémanique. Celle-ci ne se perçoit pas comme une sous-vie culturelle de celles de Berlin ou Hambourg, pour la simple raison qu'elle assimile le hochdeutsch à une langue de la tête et identifie le schwyzerdütsch à la langue du cœur. Ainsi, s'il n'y a pas de films alémaniques, un besoin culturel des Alémaniques reste inassouvi; alors qu'en Romandie, le cinéma français comble largement les besoins culturels de la population francophone.

Les chiffres confirment cette hypothèse: en 2005, la part de marché du cinéma suisse en Suisse alémanique s'élève à presque 8%, alors qu'en Suisse romande, elle piétine aux alentours de 1%.

Un film alémanique est en principe attendu par sa presse et son public, jamais comparé avec un autre cinéma, promu avec des moyens correspondants à son potentiel. Un film romand semble plutôt «subi» par la presse et «négligé» par le public, toujours mis en comparaison par une culture cinéphilique plus exigeante (par filiation avec la critique française) et promu avec prudence (il faut 10000 entrées pour rentabiliser la sortie romande d'un film suisse et ce chiffre n'est atteint que par un film sur cinq).

Quand on sait que le potentiel pour un film alémanique peut aller jusqu'à 500000 spectateurs, on réalise à quel point l'objet film suisse a une tout autre résonance outre-Sarine.

A priori donc, tout joue en faveur du développement du cinéma suisse alémanique et peu de facteurs permettent au cinéma romand de relever la tête. Mais si l'on se place dans une perspective internationale, les potentiels semblent s'inverser.

Nous le savons tous, le Nouveau cinéma suisse - qui valut à notre pays d'entrer dans l'histoire du cinéma - a été romand. Le cinéma alémanique n'a jamais eu d'audience internationale et d'aucuns prétendent qu'il n'en a pas vraiment l'ambition. Une chose est certaine: entre un film romand parlé en français et un film alémanique parlé en dialecte, il est évident que les portes de l'international sont plus ouvertes aux premiers qu'aux seconds. La réalité actuelle est que tous les deux peinent à s'y imposer.

Pour le faire, les Alémaniques devraient sans doute tourner dans une autre langue que la leur (beaucoup en sont capables, peu finissent par le faire). De leur côté, les Romands devraient concevoir des films qui seraient en réalité des films français, car la France ne prête pas à la Suisse l'existence d'une couleur culturelle attrayante (comme elle le fait avec la Belgique francophone). Du coup, une forme d'exil culturel devient indispensable pour les cinéastes des deux régions. Comment être Suisse et ne pas l'être vraiment? C'est toute la question.

Ne voyez pas dans mes propos l'affirmation que les cinéastes suisses ne peuvent pas faire mieux que ce qu'ils font. Je ne sous-estime pas non plus le changement générationnel. Voyez-y plutôt la conviction que le défi qui les attend n'est pas pour tous de même nature, qu'on n'aboutit jamais à une perception identique de ses résultats des deux côtés de la Sarine, que qualité et popularité n'y auront jamais le même sens. Qu'il faudra, en somme, appliquer avec un sens de la diversité les principes de popularité et de qualité que le conseiller fédéral Pascal Couchepin a défendus, un émouvant trémolo dans la voix, à la remise des Prix du cinéma suisse 2006.

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