Revue de presse

Cinéma: après le déclin, voici «La chute [finale] de l’empire américain»

«On n’a plus que le fric comme valeur»: dans le troisième volet de sa trilogie, le réalisateur québécois oscarisé Denys Arcand propose la satire d’un monde où l’argent, devenu roi, suscite un vaste débat. Dans le film, mais aussi parmi les critiques

Trente-trois ans après Le déclin de l’empire américain (1986), une comédie à l’insolence jubilatoire, puis Les invasions barbares (2003), un drame poignant, Denys Arcand achève son triptyque par un polar haletant, qui parle du «grondement des modestes» un peu partout dans les sociétés occidentales: La chute de l’empire américain. Si le sexe triomphait dans Le déclin et la mort dans Les invasions (Oscar du meilleur film étranger), c’est cette fois l’argent, cette «saleté de fric», qui tient la vedette. Sortie attendue le 27 mars sur les écrans romands, après un beau succès public au Québec. Mais mitigé parmi les critiques.

L’histoire? «L’intelligence est un handicap», lance en préambule Pierre-Paul Daoust (Alexandre Landry). Ce docteur en philosophie est, à 36 ans, toujours simple livreur et le sera jusqu’à ce que ses genoux lâchent sous le poids des colis, le condamnant à une retraite encore plus misérable. Mais deux sacs de sport bourrés de billets de banque tombent un jour à ses pieds, au hasard d’une course qui le projette en plein braquage. L’argent, qui pourrit tout, réussira-t-il à corrompre l’intello altruiste, qui dépense ses maigres économies en aidant les SDF? Ces millions de dollars, explique Télérama, vont en fait «bousculer ses valeurs […] et mettre sur sa route une escort girl envoûtante, un ex-taulard perspicace et un avocat d’affaires roublard».


Pour se souvenir:


On n’en dira pas davantage sur l’intrigue, qui va bien plus loin. Mais une chose semble sûre, dans cette démonstration: «On n’a plus que le fric comme valeur, c’est la faillite de nos sociétés», explique à l’Agence France-Presse le réalisateur de Jésus de Montréal (1989), Prix du jury et du meilleur scénario à Cannes: comme toujours avec Denys Arcand, ancien «gaucho» revendiqué, le scénario et une écriture provocante teintée d’un gouleyant humour québécois servent de prétextes à une attaque en règle du système.

Alors, sur France Culture, il «vide son sac». Il «explique la proximité qu’il a nouée avec ses personnages dans l’élaboration du film»: «Bien sûr qu’il y a de moi dans Pierre-Paul. Il y a de moi dans tous les personnages», mais «je pense que l’argent n’a pas corrompu. L’argent a gagné par défaut, parce que tout le reste a disparu. […] Le fric devient omniprésent parce qu’il n’y a plus rien d’autre.» Un regard «toujours aussi lucide», pour le site ImpactCampus.ca.

«Mais Denys, après #MeToo...»

Lucide sur tout, ce qui ne plaît pas à tout le monde. Au point que le cinéaste s’est fait crucifier dans Tout le monde en parle, le talk-show de Radio-Canada, entre autres pour avoir «osé dire d’une femme magnifique… qu’elle était magnifique», s’offusque le Journal de MontréalMais aujourd’hui, outre cette déclaration risquée, «il est interdit à un mâle québécois de faire la moindre critique du mouvement féministe, d’en dénoncer les dérapages. Nos féministes sont parfaites, ont toujours raison et ne disent jamais un mot déplacé, Denys. Vous ne le saviez pas? […] Denys, […] après #MeToo, il ne faut pas faire de compliments au sujet du physique d’une femme.»

D’ailleurs, il dit n’avoir «plus rien à prouver à personne», Denys Arcand, et avec son nouveau film, «il a tenu à s’enlever de la pression pour pouvoir travailler sans compromis et avec une liberté totale»: «Je voulais tourner un film pour le fun de le faire, comme quand j’ai commencé à faire du cinéma», confie-t-il au même journal. Résultat: Sony Pictures Classics a acquis les droits de distribution du film pour une vingtaine de pays et se réjouit de présenter «cette œuvre robuste au public américain», celle d’un cinéaste de retour «avec un esprit satirique plus mordant, perspicace et divertissant que jamais», selon le communiqué des producteurs, indique La Presse canadienne.

Le film divise, cependant, au Québec, explique Radio-Canada, qui a organisé un savoureux débat contradictoire sur le sujet. Avec Franco Nuovo, notamment. «La tant attendue Chute de l’empire américain, […] sur laquelle on a déjà tellement écrit, beaucoup en bien et si peu avec réserve», l’a ramené «quelques années en arrière, quand [sa] rencontre avec le réalisateur a eu une influence déterminante sur [son] métier d’alors, critique de ciné», qu’il a fini par… abandonner.

La leçon de mon onc’ Denys

Son répondant, c’était Alexandre Fontaine Rousseau, qui a fait de La chute une critique mordante dans le magazine 24 images. «Viens icitte, le jeune, écrit-il. Mon onc’ Denys va te le dire c’est quoi, le problème. Il en a lu des affaires. […] Fais-toi en pas, mon onc’ Denys va toute t’expliquer ça. Mon onc’ Denys a des opinions sur toute. Pis ce que mon onc’ Denys sait que tu sais peut-être pas, c’est que toute est dans toute: les gangs de rue, les banquiers suisses, […] les féministes, la police […]. Tout ça, c’est lié. Pis c’est pour ça qu’on fait des films. Pour lier les choses les unes aux autres. C’est ça, le cinéma.»

Plus corrosive encore que le film lui-même, cette descente en flammes sous forme d’accusation définitive: ringardise! Et l’on n’a pas encore cité la conclusion: «Il se dégage bien un «portrait de société» de ce ramassis délirant de leçons données, de commentaires à l’emporte-pièce et de citations pompeuses. Mais ce n’est sans doute pas celui que croit Arcand. La chute de l’empire américain incarne tous les problèmes qu’il décrit, dressant par la force des choses le triste portrait d’un Québec perdu dans le monde où plus personne ne croit en rien mais croit par contre tout savoir.»

«Toute est d’la marde anyway»

Au final, «c’est lourd, arrogant, paternaliste pis tout ce que tu veux. Ça te prend pour un cave, mais ça te prend ton argent pareil pis ça t’en donne pour chaque cenne de ton dollar. Mon onc’ Denys, c’est pas un cheap. Tu vas rire, tu vas pleurer, tu vas soupirer… mais tu ne vas pas le regretter. Pis toute est d’la marde anyway, alors t’es aussi ben d’en profiter.»

Le Quebec.HuffingtonPost.ca n’est pas tendre non plus, en écrivant que «l’étoile de Denys Arcand a quelque peu pâli au cours de la dernière décennie. En fait, depuis Les invasions barbares, le réalisateur québécois fait du surplace, répétant les mêmes discours, partageant la même vision intransigeante de l’état du monde et de l’humanité par l’entremise de méthodes qui ont souvent fait leur temps. […] Denys Arcand avait certainement le talent et la repartie pour mener un projet flirtant entre ses ambitions intellectuelles et sociales et les codes du film de série B à bon port.»

Un «éditorial de journal étudiant»

Mais le problème, pour ce média, «c’est que le cinéaste est visiblement plus intéressé par ce qu’il veut dire que par la façon dont il veut le dire. Du coup, Arcand coupe les coins ronds, ignore de belles opportunités, et limite le développement de certains personnages à quelques répliques et stéréotypes. […] L’argent corrompt l’esprit, la beauté enivre le cœur, et la foi nous mènera à notre perte ou notre salut, nous répète Arcand. […] [Il] prend aussi tout le temps nécessaire pour traîner dans la boue de façon peu nuancée certaines institutions et cibles de prédilection d’une manière s’apparentant au ton d’un éditorial de journal étudiant.»

Dans «Philo et magot», Le Devoir de Montréal, enfin, se révèle moins sévère. «Au vu de son affiche (une statue de la Liberté armée d’une mitraillette et dont la torche fait flamber des billets verts), on craignait le pire.» Mais «cette comédie dramatique, ou drame comique, selon la sensibilité de chacun, exsude un réel bonheur de raconter et de transmettre de la part du cinéaste. Raconter une histoire bien ficelée, fertile en rebondissements et en reparties spirituelles. Transmettre, aussi, un savoir, des connaissances, sur le fonctionnement du capitalisme, sur ses turpitudes et ses conséquences sur l’humain. […] A terme, Denys Arcand offre un portrait de société rendant compte d’une curiosité et d’un humanisme renouvelés. Un beau cru, oui.»

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