C’était des temps terribles. La colère et la dissension faisaient rage. C’était il y a quelques années, lorsque Pascal Couchepin, succédant à l’empathique Ruth Dreifuss, est devenu ministre de la Culture. Facétieux et cruel comme un gosse tisonnant une fourmilière, il a mis la pagaille dans le petit monde du cinéma suisse, éjecté le directeur raffiné de l’Office fédéral de la culture, remplacé le fonctionnaire de la Section cinéma par un provocateur de génie, Nicolas Bideau. Rappelantla dimension économique du 7e art à travers un slogan («populaire et de qualité») et un mot d’ordre («locomotives»), l’énergumène mit le feu au bâtiment.

Le satrape Couchepin et son vizir Bideau ont exagéré, humilié des artistes, brisé des projets. Le premier parti à la retraite et le second à Présence Suisse, les choses se sont normalisées avec Didier Burkhalter, dont la discrétion s’inscrit aux antipodes des tonitruances couchepinesques. Il ne brillait pas par son charisme, mais il était scrupuleux, il aimait Clint Eastwood et les «beaux films qui font rire et pleurer». Les professionnels de la branche ont apprécié le «Neue Anfang» qu’il a initié et le dialogue renoué. Ivo Kummer, directeur des Journées de Soleure, partisan du cinéma d’auteur, a remplacé son vieil adversaire Bideau à la tête de la Section cinéma, et l’harmonie est revenue.

Pragmatique, tranquille, Alain Berset, authentique amateur de culture, poursuit depuis le début de l’année la mission pacificatrice de son prédécesseur. Il déplore «les débats trop vifs qui ont pu nuire au fonctionnement du cinéma dans son ensemble». Il entend soutenir, non diriger. La guerre est finie. Ivo Kummer a raison de rappeler que Napoléon le belliqueux a fini en marque de cognac.

Alors, tout va pour le mieux dans le cinéma suisse? Oui, mais il ne faut jamais sous-estimer l’humeur querelleuse de la branche. Ne pas oublier que les subventions sont limitées: trois projets sur quatre ne sont pas soutenus par la Confédération, autrement dit 75% des cinéastes sont voués à être déçus. La sérénité ambiante couve inexorablement de nouveaux feux. Car la création se nourrit de feu. Le tumulte et les polémiques des années Bideau étaient épuisants. Mais les questions qu’il soulevait sur la viabilité économique des films, le cinéma suisse doit impérativement continuer à se les poser.