Éditorial

Cinémas désertés et diversité menacée

ÉDITORIAL. Les cinémas suisses ont enregistré une baisse de fréquentation de quelque 16% en 2018. En bout de chaîne, ce sont les salles indépendantes qui sont menacées, et avec elles la diversité

Les chiffres sont implacables: selon les premières estimations, les cinémas suisses auront enregistré, en 2018, une baisse de fréquentation d’environ 16%. C’est énorme, et il est impossible d’imputer cette dégringolade uniquement à la Coupe du monde de foot et à un été long et caniculaire. L’industrie du cinéma est en train de se transformer en profondeur, et les dommages collatéraux seront nombreux.

En 2018, le box-office a été dominé par trois productions Disney/Marvel: Avengers 3, Black Panther et Deadpool 2. A eux seuls, ces films se partagent un tiers des recettes mondiales. Jamais la diversité n’aura été aussi autant à mal. Derrière, un deuxième tiers de l’argent généré par le cinéma revient à quelque 90 films. Logiquement, les autres – à savoir plusieurs milliers de titres – se partagent le dernier tiers. D’où ce constat, mis en avant par la plupart des gros studios pour justifier l’absence de prise de risques: le public a besoin d’être rassuré, il a envie qu’on lui raconte des histoires issues d’univers qu’il connaît, il privilégie les suites, spin-off, reboot et autres remakes.

L’effet Netflix

Et il y a aussi l’effet Netflix. Le géant du streaming propose et produit des séries à la chaîne, mais est également de plus en plus actif sur le terrain du 7e art. La plateforme américaine finance des réalisateurs peinant à trouver des fonds autrement et dont les films n’alimenteront pour la plupart pas le circuit des salles. Si on ne peut que saluer son désir de soutenir le cinéma d’auteur, il est impossible de nier que l’explosion de ses abonnements, couplée à l’accessibilité facile à des sites de streaming illégaux, nuit aux salles traditionnelles.

Les multiplexes, où finissent immanquablement les blockbusters les plus rentables, arrivent à peu près à garder le sourire en diversifiant leur offre: projection d’opéras et de pièces de théâtre, ladies nights, expérience Imax et 4D, etc. Il en va autrement des salles indépendantes, à l’image du City Club, à Pully, qui a récemment accueilli Le Temps pour une projection de courts métrages coproduits avec l’Ecole cantonale d’art de Lausanne. Les petits cinémas ont beau miser sur une programmation de qualité, avec par exemple des longs métrages remarqués dans les grands festivals internationaux, ils sont pour certains menacés. Or ils sont importants, tant pour la diversité que pour la défense d’une certaine idée de la cohésion sociale – ils accueillent des projections scolaires, mais aussi des événements destinés au jeune public ou aux seniors, et fonctionnent grâce à des bénévoles.

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En Suisse, comme dans d’autres pays européens, le cinéma est massivement subventionné. Or, si ces petites salles disparaissent, où seront projetés les films ayant des aspirations autres que commerciales? Que faire: miser uniquement sur des aides directes à la diversité ou mettre au point un système de taxes indirectes? Une chose est sûre: la réflexion doit être menée, et urgemment.

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