Anne-Laure Benardeau

Cinq ans, sinon rien!

Le temps moyen de détention d’une action cotée dans l’ensemble des pays de l’OCDE est passé de cinq ans dans les années 80 à cinq mois aujourd’hui. Notre chroniqueuse s’interroge sur cette donnée choc et plus généralement sur la démarche pluriannuelle à cinq ans, la seule qui permette d’obtenir des résultats significatifs. Amateurs de tactique événementielle basée sur le court terme et de résultats en forme de leurre, s’abstenir!

Dans son excellent «Le Choc des capitalismes» (Ed. Odile Jacob), Daniel Pinto, fondateur de la maison de gestion de fortune Stanhope Capital, souligne deux données liées à la durée moyenne de détention d’une action cotée: elles donnent tout simplement froid dans le dos. La première n’interpelle pas seulement, elle est un premier choc en soi: cette durée moyenne de détention d’une action cotée est passée, tant aux Etats-Unis que dans l’ensemble des pays de l’OCDE, de cinq ans jusqu’aux années 80 à cinq mois aujourd’hui. La deuxième est plus effrayante encore (le mot est faible): via les fameux fonds HFT – trading à haute fréquence, qui gèrent automatiquement l’achat et la vente d’actions par des programmes informatiques – cette même durée de détention moyenne d’une action peut désormais être de quelques secondes. Sachant que ces fonds représentent plus de 70% du volume traité sur le marché des actions américaines et voisinent les 40% en Europe.

Ne plus détenir réellement une action, même quelques secondes, tout en ayant des transactions qui leur soient liées relève-t-il de la science-fiction ou bien cela pourrait-il constituer la nouvelle donne?

Dans l’absolu, nous le savons, ce ne serait pas une première: tout le monde a en tête, par exemple, la titrisation qui a conduit à la crise des «subprime». De même connaissons-nous les dégâts que ce type d’approche a déjà provoqués. Des leçons ont-elles été tirées? On peut en douter.

Mais, surtout, toute cette accélération (jusqu’à la nanoseconde) a un impact sur la conduite d’une entreprise et sur sa valeur. Ce qui ressort très clairement d’une étude conduite par l’économiste Robert Schiller, que cite Daniel Pinto. Schiller compare ainsi la volatilité du cours d’une action avec celle de la valeur intrinsèque d’une entreprise sur le siècle dernier: jusqu’aux années 60, la volatilité du cours d’une action était près de deux fois supérieure à celle de la valeur réelle de l’entreprise. Forte amplification depuis les années 90: elle est devenue de six à dix fois plus volatile.

Plus fondamentalement, ce qui nous intéresse, c’est cette fameuse durée de détention d’une action: quelle devrait-elle être? Quel est le temps minimal pour éviter de s’engouffrer dans cette accélération générale constatée aujourd’hui? Quel temps minimal pour échapper à ce que je qualifie de tactique événementielle à très court terme, dont les résultats ne débouchent que sur un leurre? Ma réponse: opter pour une approche pluriannuelle. Elle seule permet l’obtention de résultats significatifs, tangibles, reflets d’une dynamique qui s’inscrit dans le temps.

L’approche pluriannuelle, en ce qu’elle s’inscrit dans la durée, permet d’initier, de créer, de développer, d’avoir des premiers résultats significatifs. Puis de les consolider et de présenter un bilan – j’allais dire un «vrai bilan»! – tout en introduisant une notion de dynamique, de récurrence.

Je note au passage que cette notion de durée trouve des échos très forts dans l’économie réelle et en politique.

L’émergence d’Internet et de ses mécanismes nous a habitués à envisager la durée comme celle de la vie… d’un chien – une année internet étant l’équivalent de sept ans, comme pour les chiens. Les entreprises devraient-elles vivre dans cette fulgurance et faire en une année ce que l’on fait en sept ans?

Force est de constater que, pour une entreprise, trois ans c’est court, très court. Trois ans d’existence pour elle, c’est atteindre le palier de la reconnaissance. Elle n’est plus un accident. Charge à elle ensuite de prouver – oui prouver – qu’elle consolide tout en asseyant pleinement sa mission, sa vision.

C’est pourquoi cinq ans constitue la base de l’élaboration d’un compte d’exploitation prévisionnel – que le créateur d’entreprise segmente néanmoins en trois et cinq ans. Pourquoi trois ans? C’est qu’il subit de facto une double exigence: celle d’un retour sur investissement en deçà de cinq ans et ce à un taux très élevé. Un investisseur s’attend tacitement à obtenir ces résultats sous trois ans et avec un taux à deux chiffres. Voilà la réalité.

Mais le véritable passeport pour une entreprise lui est octroyé à cinq ans. Cinq ans, c’est aussi la durée idéale d’un mandat politique qu’il soit local ou national.

Et si l’on conjugue économie et politique, qu’obtient-on? Les fameux plans quinquennaux! Le mot n’a pas bonne presse, car il évoque ces plans quinquennaux soviétiques de fumeuse mémoire. Ils sont associés dans notre esprit à lourdeur, à étirement dans le temps. A la frontière, quasi, entre le moyen et le long terme.

Mais tournons-nous vers la Chine d’aujourd’hui: ses plans quinquennaux, à l’inverse, sont de véritables feuilles de route, au programme défini, décliné en objectifs concrets et mesurés.

Ces feuilles de route (ou pour parler comme les Anglo-Saxons, ces «roadmaps»), ces masterplans ou ces planifications stratégiques, comme on voudra les appeler, fixent le cap, se donnent les moyens pour agir et obtenir des résultats significatifs. En économie, comme en politique. Rien de nouveau sous le soleil, me direz-vous? Cette manière de concevoir l’entreprise est très basique, en effet, très banale: mais nous en avons perdu l’essence et le bon sens. Il est temps de renouer avec l’un et l’autre.

Ne dit-on pas, d’ailleurs, que les cinq premières années de la vie d’un enfant sont déterminantes dans sa construction? Nous partageons toutes, tous cette réalité… alors tope là et «Give me five»!

Anne-Laure Benardeau, business profiler et experte en innovation marque-produit

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